02 Mai 2012

Revenir en France n’avait pas été une mince affaire. Rentrant d’un long séjour professionnel dans un pays tropical, j’avais le teint très bronzé. Et, un peu par bravade, j’avais présenté mon passeport cambodgien (avec visa) plutôt que mon passeport français. Mal m’en prit.

Entrer en France, c’est d’abord et surtout franchir une frontière. Au sens où on l’entendait jusqu’au milieu du 20e siècle, c’est-à-dire franchir une barrière de séparation, un mur en quelque sorte.

Ne pas avoir le teint pâle, c’est être différent. Donc suspect. Surtout au pays où l’apéro saucisson-pinard entre « gens de souche » tient lieu d’identité nationale. Les cerbères qui m’interrogeaient en me tutoyant, dans un français à la syntaxe quelque peu approximative, n’y allaient pas par quatre chemins. Etrange comité d’accueil d’un pays qui se prétend la patrie des droits de l’Homme.

Après maintes pratiques vexatoires, j’ai pu enfin me retrouver sur le sol français quitté cinq ans plus tôt. Chez moi. Une république, paraît-il. Mon expérience internationale m’a très vite permis de comparer. Le terme ne désigne rien d’autre qu’un régime qui n’est pas une monarchie. Pour le reste, ce que j’ai vu et entendu m’a rappelé ces républiques bananières, corrompues jusqu’à la moelle, comme on en trouvait avant le surgissement citoyen qui a parcouru l’Amérique latine.

Très vite, je me suis aperçu que les trois mots gravés sur les frontons des bâtiments publics n’avaient pas le sens qu’on leur donne d’habitude. Liberté ? Oui, mais uniquement pour les riches. Egalité ? Oui, mais surtout entre les riches. Fraternité ? Oui, mais surtout au sein de microcosmes où les gens sont soudés par un même idéal ou par un même projet. Surtout chez ceux qui tentent de résister.

Dans les rues, il y a des policiers surarmés partout. On se croirait dans un pays en état de siège. Mais ce qui m’a le plus surpris,  qui est très visible, c’est le fossé immense entre une minorité de gens très riches et la grande majorité de la population qui connaît la précarité. Dans la rue, cela saute aux yeux. Derrière de hauts murs protégés par des barbelés et gardés par des vigiles en armes, on aperçoit les toits de somptueuses villas. Ce sont des quartiers réservés aux gens aisés. Tout autour, des logements délabrés s’étendent sur des hectares. Ce contraste permanent explique sans doute la forte présence policière. Pas beaucoup de différence avec ce que je venais de quitter aux Philippines.

Après une bonne semaine à retrouver le pays et à questionner les gens, je me suis rendu compte qu’un enseignement de bon niveau n’était accessible qu’à ceux qui pouvaient payer l’inscription dans une école privée, presque toujours catholique. C’est manifeste, les pouvoirs publics ont abandonné le secteur de l’enseignement au domaine privé religieux. Comme dans les grands pays anglo-saxons.

C’est pareil en matière de santé. Il faut prouver qu’on a de quoi payer avant d’être soigné. Même aux urgences. Si on n’a pas souscrit à une assurance privée, on ne peut faire face aux coûts exorbitants réclamés pour être soignés. C’est comme aux USA avant la réforme d’Obama. Et, en dehors des grandes villes, il faut parfois deux heures de route avant de trouver un établissement de soin.

En fait, ce qu’on appelait autrefois les « services publics » ont disparu. Les services sont fournis par des firmes privées et les tarifs sont bien plus élevés. Nous sommes des « clients » et non plus des « usagers ». On ne s’en sert que si on en a les moyens.

A la télé, quelle que soit la chaîne, on diffuse surtout des variétés, des jeux, du sport. Peu de documentaires ou d’enquêtes. Les infos traitent surtout des faits divers et le côté « people » de la vie politique. De toute façon, aux infos, on ne voit qu’une personne : le président. Il est omni présent. Manifestement, la presse est très contrôlée et très rares sont les journalistes qui osent démentir un dirigeant ou critiquer le gouvernement. C’est comme en Italie, du temps de Berlusconi.

Un soir, au journal de vingt heures, on a montré une rafle d’enfants de couleur à la sortie de l’école. Au moyen d’un feutre, des flics marquaient leur avant-bras droit d’un numéro. Comme sous Vichy !

Et là, tout à coup, ce fut le choc. Je me suis réveillé.  Avais-je trop abusé du savoureux petit Collioure pendant le repas dominical ? Toujours est-il que rapidement, je m’étais assoupi au moment d’honorer ce droit humain universel, la sieste. Mais l’inconscient est un territoire où les angoisses se libèrent d’autant plus facilement que le fruit de la vigne a levé certaines barrières.

En me réveillant, je me suis rendu compte que dans mon sommeil, je m’étais projeté en mai 2017 et que cinq ans plutôt Nicolas Sarkozy avait été réélu avec 50,09%. Mon rêve me donnait à voir le cauchemar d’une France demeurée cinq ans de plus sous le joug de cet individu. Une France dégradée, abimée.

Ce cauchemar me rappelait, une semaine avant un scrutin décisif, que ce n’est pas gagné et que le risque est réel.

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4 Réponses pour “Dimanche dernier, pendant la sieste,…”

  1. Veronika Daae a dit :

    Merci pour ce savoureux moment de lecture. La fiction vaut parfois tout un discours politique. Espérons que ceux qui pourraient hésiter encore viendront se frotter à ce texte. Sinon, comme je le dis à mes amis, retrouvons-nous tous pour 5 ans en Ariège à cultiver je ne sais quoi en attendant. Là-bas, le vote a été encourageant pour l’humanité.

  2. Pierre Gaugain a dit :

    Bonjour Raoul,

    Moi j’ai bu du vin du Var, je ne revenais pas du même endroit que toi, mais j’ai fait le même cauchemar…..

    Et si ce n’est pas ce scénario, ça ne sera pas gagné pour autant……on peut juste espérer que ce soit moins pire…..à moins que tous les opposants à ce système deviennent plus intelligents et réussissent d’abord à se parler, ensuite se comprendre enfin agir ensemble, et sortent de leurs chapelles grandes ou petites….. mais là pour que ça arrive il faudra probablement faire brûler des cierges si l’on y croit, ou dans le cas inverse se resservir un petit coup de rouge et repiquer un somme….

    tout ça, ça me donne de plus en plus soif….
    amitié,

    Pierre Gaugain

  3. Serge ALLEGRE a dit :

    Purée, jusqu’à la chute, j’ai cru que c’était un reportage documentaire sur ce que je vis depuis quelques années déjà. Mais peut-être que ça pourrait empirer si…
    Et si c’est « l’autre » qui devient président, comme les sondages semblent l’indiquer depuis des mois, qui pense que ça changera en bien ?
    Allez, « j’y retourne immédiat’ment » (à la sieste), dirait Boris.

  4. Héloïse a dit :

    La campagne des présidentielles a très peu permis le débat clivant que la campagne du référendum de 2005 n’ avait pu esquiver. Cependant Mélenchon face à Le pen fut l’occasion de mettre en échec le « non de droite » à cette Europe face au « non de gauche » enfin pédagogiquement expliqué . La tendance du capitalisme quand ses dogmes fondateurs sont « tout nus face à la leçon de choses qu’est la crise du système » , c’est paradoxalement, tout en hurlant « moins d’etat », d’utiliser le pouvoir autoritaire de l’Etat contre « le coût du travail » , et donc les « libéraux républicains » deviennent schizophrèhes : leur « droite » devient « libérale-autoritaire », leur gauche « sociau-libérale »…avec finalement le risque du « national-socialisme » pour tuer dans l’oeuf  » le rêve communiste » …Or si les économistes « libéraux » brident leur pensée avec la religion de « la main invisible du marché » , les « économistes alternatifs » se rencontrent et de leurs confrontations sortent des hypothèses « anti-système » très stimulantes : « sortir de la crise » peut s’imaginer comme une sortie « par le haut » du capitalisme avec les nouveaux défis planétaires que sont la souveraineté alimentaire des peuples, et la viabilité écologique du développement humain : la « synthèse » est ébauchée dans le programme « l’Humain d’abord », montrant que ces défis n’en font en somme qu’un seul, étant indissociablement « culturels », « politiques », « économiques » et « scientifiques » : sans recherche fondamentale, ce monde est « cuit » ! Le peuple a soif de savoirs, mais il ne le sait pas encore vraiment !

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