24 Oct 2016

Le Ministère cambodgien des Affaires étrangères et l’Ambassade de France à Phnom Penh ont organisé conjointement une séance académique pour marquer le 25e anniversaire des Accords de Paris, signés le 23 octobre 1991. La tonalité de la majorité des interventions relevait des propos convenus sur le « succès » de ces Accords. Toutefois, le Ministre cambodgien lui-même a tenu à indiquer :

« Pour celles et ceux qui, demeurés au , survécurent à la tragédie du régime de Pol Pot et se réjouirent d’avoir été libérés de la tyrannie, les Accords de Paris constituent une étape dans un processus entamé le 7 janvier 1979. Pas une fin en soi. Une étape, parce que tout ce qui a précédé était incompréhensible à nos yeux : la négation par la communauté occidentale des crimes de masse commis dans notre pays, le maintien d’un dirigeant Khmer rouge comme représentant du à l’, la décision d’interdire toute aide au développement à un pays totalement détruit et à une société disloquée ayant perdu ses repères et ses élites, tout cela fut décidé dans le cadre des Nations Unies. Telle fut la réalité diplomatique des années qui ont suivi notre libération, de 1980 à 1991. J’ai eu l’occasion de le dire il y a quelques semaines devant l’assemblée générale de l’, il y a pour nous un passé qui ne passe pas. Nous avons pris conscience de l’instrumentalisation du thème de la démocratie et de celui des droits de l’Homme selon les opportunités géopolitiques du moment. Et il est des Etats qui peuvent tout se permettre sans jamais être condamnés. Ce ne sont pas les principes qui guident les relations internationales, ce sont les intérêts du moment. C’est donc avec cette lucidité qu’il nous faut regarder, 25 ans après, ce qu’ont représenté les Accords de Paris ».

Pour ma part, j’ai proposé une lecture critique des Accords de Paris et de la manière dont ils ont été mis en oeuvre par l’Autorité Provisoire des Nations Unies au Cambodge (APRONUC) dont j’étais un consultant :

Les Accords de Paris furent, à de rares exceptions près, très positivement accueillis par la plupart des observateurs et leur mise en œuvre par l’APRONUC eut droit le plus souvent à des évaluations très positives. Aujourd’hui, des analyses plus nuancées ont été publiées en particulier dans le cadre de travaux comparant plusieurs opérations de maintien de la paix des Nations Unies.

Pour ma part, ce n’est pas comme politologue ou comme intellectuel, au sens que Malraux donnait à ce mot, mais c’est tout simplement comme être humain, que je ne peux partager ce degré de satisfaction que j’ai pu entendre.

J’ai bien entendu l’exposé de l’Ambassadeur Levitte. Il ne peut y avoir de malentendu. J’ai le plus grand respect, Ambassadeur Levitte, pour l’intelligence avec laquelle vous avez exposé votre analyse des Accords de Paris. De l’admiration même. Parce que tout votre propos exprime avec brio cette capacité qui est la vôtre de vous hisser au niveau où on se doit de prendre en compte toutes les données d’un problème, toutes les contraintes, parfois contradictoires, des situations et, souvent, toutes les contradictions des acteurs en présence.

Mon niveau, celui où je me suis tenu et où je me tiens encore, c’est celui que j’ai perçu comme étant le niveau des survivants de l’holocauste cambodgien. C’est aussi celui d’un Européen honteux d’avoir vu des pays qui me sont particulièrement chers, la Belgique et la France, punir avec d’autres les Cambodgiens d’avoir été libérés par les Vietnamiens en adoptant à l’ONU les positions que l’on sait. Si depuis 27 ans, j’entretiens avec ma troisième patrie – au sens où Cicéron entendait ce mot – un lien si intense, c’est comme une manière de demander pardon pour le mal que nous avons fait, pardon pour l’injustice que nous avons commise depuis le confort des chancelleries où on joue le sort des peuples comme des pions sur un jeu d’échec.  Ce qui vous a distingué de beaucoup d’autres, Ambassadeur Levitte, c’est que dans les négociations, vous avez apporté cette touche irremplaçable de l’humanisme français lorsqu’il entend s’exprimer. Et vous l’avez fait en vous efforçant d’écouter et de comprendre le point de vue exprimé par ceux qui venaient de Phnom Penh. Mais pour ce qui me concerne, jamais, je ne pourrai m’accommoder du cynisme d’un Henry Kissinger soutenant le coup d’Etat de 1970 ou d’un Zbigniew Brzezinski organisant une guerre par procuration.

Les ombres des disparus hantent les rizières devenues des charniers et les murs des pagodes et des écoles transformées en centres de torture. Elles nous interrogent, nous Occidentaux : « pourquoi avez-vous traité ainsi ceux que nous avons laissés derrière nous ? »

Alors oui, du niveau d’où je m’exprime, mon propos est sévère. Comme doit l’être celui de l’avocat qui défend ses victimes. Ce que je vais exprimer, je l’ai entendu si souvent de la bouche de Cambodgiens, trop contents qu’on s’occupe d’eux après avoir été si longtemps traités en parias,  pour oser critiquer la manière dont on s’occupe d’eux.

Je fus de ceux qui ne partagèrent pas l’enthousiasme diplomatique et médiatique lorsque les éléments essentiels des Accords furent résumés dans ce qui s’est appelé le document-cadre. Les analyses successives que j’ai publiées en 1990-1991, et que j’adressais à l’Ambassadeur Levitte alors directeur Asie au Quai d’Orsay, avaient pour titre « un pari dangereux », « revoir la copie », « donnez une chance à la paix », « seuls les Cambodgiens paieront le prix de nos erreurs », « le pari cambodgien », « vers une paix lourde de dangers »[1].

Comme le sort des pendant la période allant du cessez-le-feu à l’organisation des élections n’avait pu faire l’objet d’un accord lors de la première session de la Conférence de Paris, à l’été 1989, les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU ont décidé de trouver un accord entre eux. Ce à quoi ils consacrèrent l’année suivante.

Nous étions en 1990. Le mur de Berlin était tombé. Dans ce club des Cinq, face aux quatre autres, l’URSS, qui allait être dissoute un an plus tard, était devenue le négociateur le plus faible. Elle était pourtant la seule qui résistait à l’idée d’une solution incluant les Khmers rouges, relayant en cela la position de ceux qui gouvernaient le Cambodge. Ce qui a donné le texte qu’on connaît. Avec des conséquences que je voudrais rappeler.

Première conséquence, ce ne sont pas des éléments réputés modérés, pour autant qu’il en existât, dont les noms figurent au bas des Accords au nom de la faction polpotiste, mais ce sont les noms de deux des plus grands criminels que le XXe siècle ait connu, le Président de l’Etat du Kampuchea démocratique et son ministre de la Défense, architecte du régime de terreur et grand ordonnateur des crimes de masse, un véritable Himmler cambodgien.

Deuxième conséquence, on ne trouve, dans le texte des Accords, aucune référence explicite aux crimes contre l’humanité, aux violations des Conventions de Genève, aux actes d’agression commis contre les Etats voisins, au génocide. Seule la formule « la politique et les pratiques du passé » était censée y faire référence. Les Accords de Paris sont, du point de vue du droit pénal international, un acte officiel de révisionnisme.

Troisième conséquence, l’Accord signifiait qu’une organisation politique et ses chefs, qui avaient commis des crimes dignes de ceux du régime nazi, étaient amnistiés et réintégrés dans la société cambodgienne. Si, d’aventure, ils avaient honoré leur signature, les Khmers rouges auraient pu participer aux élections, siéger à l’Assemblée nationale et bénéficier de la plus totale impunité. Ce fut d’ailleurs confirmé publiquement le 30 août 1990, à l’issue d’une réunion à Pattaya du Conseil National Suprême avec les Coprésidents de la conférence de Paris et les cinq membres permanents.

Jamais, dans l’histoire contemporaine, on n’a vu, dans des textes officiels de cette importance, une telle négation de crimes d’une telle ampleur. D’un passé de sang, les auteurs des Accords faisaient table rase. On agissait de la même manière que si les Alliés avaient imposé aux Allemands, en 1945, la participation des Nazis à l’édification d’une nouvelle démocratie allemande. Ce qu’il était impossible d’imposer aux Allemands, on l’a dicté aux Cambodgiens.

Il n’y avait, dans les textes, aucune disposition relative à un éventuel défaut d’une des parties, alors que le bon sens invitait à prendre de telles précautions, vu la nature du mouvement dirigé par Pol Pot. Mais cette nature fut systématiquement ignorée. Dès lors, une fois qu’il fut manifeste que la faction polpotiste renonçait à appliquer les Accords, cette situation nouvelle a considérablement modifié le contexte dans lequel les Accords ont dû être appliqués. Pourtant, cela n’a pas incité les Cinq membres permanents à reprendre le dossier, obéissant en cela à une funeste « diplomatie de la patience » proposée par le Secrétaire général de l’ONU. Ce sont les Cambodgiens qui en subirent les conséquences. Comme on l’a vu après 1993.

On se prend à rêver un instant à un Conseil de Sécurité prenant acte de l’attitude des Khmers rouges dès mars 1992 et proposant le processus de pacification qui fut mis en œuvre par la suite par Samdech Hun Sen, Premier Ministre, offrant la réintégration des troupes et de leurs familles dans la communauté nationale et envoyant devant un tribunal les principaux dirigeants dont presque tous étaient alors encore en vie. Que de souffrances et que de vies auraient été épargnées ! Que de chances accrues pour la réconciliation nationale entre les factions qui honoraient leur signature ! 

Un des grands paradoxes des Accords de Paris, c’est qu’ils voulaient imposer en même temps les Khmers rouges et un modèle parfait de démocratie. Dans un pays, cela a été dit, qui n’avait jamais pratiqué un tel modèle.

Alors, on a fait comme si. Comme si le pays était pacifié. Comme si les esprits étaient apaisés. Comme si la réconciliation entre ceux qui avaient libéré le pays de la terreur et ceux qui les combattaient était devenue une réalité. Comme si la démocratie s’instaurait par le seul fait d’organiser des élections. Comme si le principe d’une élection, avec ses vainqueurs et ses vaincus était compatible avec la culture dominante qui avait prévalu depuis l’indépendance et avant la tragédie et qui consistait à associer toutes les composantes politiques dans un même rassemblement. Comme si le niveau général d’éducation, l’existence suffisamment nombreuse d’élites partageant une même perception de ce que signifie un Etat de droit, les principaux acteurs politiques en présence, fournissaient la possibilité et les garanties d’une telle démocratie. Comme si, en fin de compte, la démocratie, cela se décrétait.

On en voit aujourd’hui les conséquences avec un climat politique où le discours de l’opposition est bien souvent, dans le chef de ses dirigeants en tout cas, un discours de guerre civile.

Au risque de déplaire, je dirai que l’APRONUC n’a pas offert le meilleur exemple de ce que doit être un processus électoral dans une démocratie apaisée. Faut-il rappeler que la loi électorale fut imposée par l’APRONUC contre l’avis du Conseil National Suprême ? Faut-il rappeler que tout au long de la campagne électorale, des responsables de l’APRONUC, et non des moindres, ont exprimé leur hostilité à l’égard du Parti de M. Hun Sen. Je fus effaré d’entendre à plusieurs reprises, de la bouche de responsables travaillant, en principe, pour les Nations unies, entendre dire, je cite, « écarter Hun Sen du pouvoir est l’objectif premier de la mission ». Ce qui donne de la pertinence à l’observation que m’a faite un jour M. Denis MacNamara, le directeur de la composante « droits de l’Homme », dont ce n’était pas la première mission au service de l’ONU, lorsqu’il m’exprimait sa surprise de voir cette opération des Nations unies à ce point affectée par les interférences des grandes puissances.

De plus, alors que la finalité d’une telle mission aurait été de contribuer à un climat de réconciliation et d’apaisement, au moins entre les parties qui respectaient les Accords, l’APRONUC n’a rien fait pour diminuer les tensions récurrentes au Cambodge dès qu’il s’agit du Vietnam et des Vietnamiens. Que du contraire, pour tenter de donner satisfaction aux représentants de Pol Pot au sein du Conseil National Suprême, elle a accordé une grande attention aux exigences des Khmers rouges relatives à la présence de forces étrangères, allant jusqu’à modifier à plusieurs reprises la définition même de la notion de « forces étrangères ». Comme si elle ignorait que plus on accorde aux totalitaires, plus ils en demandent. Lorsque des massacres de civils vietnamiens eurent lieu, l’APRONUC refusa de les protéger et organisa, sous le nom de « Safe Passage », une opération qui avait, vu le contexte, des relents de purification ethnique. S’agissant de favoriser l’apaisement, Radio UNTAC au contraire diffusait un discours carrément antagoniste, comme si on se trouvait dans une campagne électorale américaine d’aujourd’hui.

On l’a compris, je ne partage pas l’euphorie de ceux qui qualifièrent la mission des Nations unies, à la fin de celle-ci, de « triomphe international » ou de « modèle » pour l’avenir. Encore une fois, il me faut être clair. Je suis et je serai toujours un défenseur des Nations Unies car, comme je l’ai écrit dans un livre que je leur ai consacré, il vaut mieux un monde avec l’ONU qu’un monde sans l’ONU. Mais l’ONU porte en elle l’extrême faiblesse d’être subordonnée aux intérêts des grandes puissances. Faut-il y voir les raisons pour lesquelles l’APRONUC n’a pas atteint les 6 objectifs qui lui étaient assignés ? Je le crois.

Qualifié dans tous les documents de « premier et de plus important des objectifs », l’arrêt des hostilités et le désarmement des forces en présence fut un échec total. Le Secrétaire général de l’ONU avait pourtant déclaré lui-même que « la réalisation de cet objectif était une condition préalable à la bonne exécution de l’Accord ». Quinze mois après la signature des Accords, le territoire contrôlé par les Khmers rouges avait plus que doublé. Eric Falt, porte-parole de l’APRONUC, lors de sa dernière conférence de presse, reconnaissait que les Khmers rouges faisaient sauter un pont chaque jour. Ces Accords de paix n’ont pas apporté la paix.

Un autre objectif manqué fut le défaut d’exécution de la « Déclaration sur le relèvement et la reconstruction du Cambodge » qui est le troisième des Accords. Ce texte identifiait une phase de relèvement qui devait précéder la reconstruction, celle-ci étant renvoyée au moment où un gouvernement issu des élections serait en place. Les travaux menés à bien quinze mois après le début de la mission ne représentaient même pas 10% des montants promis par les donateurs à Tokyo en juin 1992. Un rapport présenté trois semaines avant la fin du mandat de l’APRONUC énumérait la longue liste des « besoins immédiats » en terme de relèvement. On ne peut pas trouver meilleure démonstration de ce que les objectifs assignés ne furent pas atteints.

Un troisième objectif concernait le deuxième des Accords, celui relatif à la souveraineté, à l’indépendance, à l’intégrité et l’inviolabilité territoriales, à la neutralité et l’unité nationale. Faut-il rappeler que l’APRONUC a échoué à maintenir l’unité nationale en créant le concept de « zone inaccessible » pour désigner la zone contrôlée par les Khmers rouges ? Faut-il rappeler que l’APRONUC s’est avérée incapable de maintenir l’inviolabilité territoriale en ne réagissant que très médiocrement aux multiples incursions d’éléments militaires et civils thaïlandais en territoire cambodgien. Des casques bleus furent capturés par des soldats Khmers rouges et détenus en territoire thaïlandais. Faut-il enfin rappeler l’absence totale d’intérêt de l’APRONUC pour les altérations et les déplacements apportés par les deux grands voisins du Cambodge aux bornes frontalières, altérations et déplacements pourtant dûment constatés par les rapports des unités frontalières de l’APRONUC ? Les déclarations du 30 juillet 1992, du 14 décembre 1992 et du 4 février 1993 du Prince Norodom Sihanouk, relatives aux violations de la souveraineté et de l’intégrité territoriale du Cambodge, signent le constat le plus pathétique de cette impuissance de l’APRONUC.

Avant d’aborder les aspects plus positifs du bilan de la mise en œuvre des Accords de Paris, je voudrais faire un sort à un argument qui m’a souvent été objecté selon lequel une mission de maintien de la paix ne peut réussir que si les parties y consentent. Et de me rappeler la différence entre « peace keeping » et « peace making » cette dernière notion devant être couverte par le chapitre VII de la Charte des Nations unies qui permet l’usage éventuel de la contrainte et de la force. Je sais cela. Mais encore une fois, dès lors qu’il fut manifeste que Pol Pot avait décidé de ne pas appliquer les Accords, pourquoi ne pas avoir mis les données nouvelles sur la table et repenser les Accords plutôt que d’avoir donné du crédit aux arguments de ses représentants au Conseil National Suprême ? Pourquoi cette désastreuse « diplomatie de la patience » ? Et pourquoi, dans le même temps, avoir pratiqué des méthodes qui relèvent du chapitre VII à l’encontre des autorités de Phnom Penh en imposant un nouveau code pénal, en nommant un procureur étranger et en réalisant de véritables opérations de commandos dans les administrations centrales ? Un deux poids-deux mesures qui a accru la suspicion des autorités de l’Etat du Cambodge qui n’avaient déjà pas, après les décisions prises à l’ONU entre 1979 et 1991, une confiance aveugle dans les représentants de cette organisation.

A l’inverse de ce qui précède, et donc dans l’évaluation positive de l’APRONUC, on retiendra que celle-ci a jeté les bases d’un environnement pluraliste : 20 partis politiques ont participé au scrutin de 1993, trente journaux ont été créés, quatre associations actives dans le domaine des droits de l’Homme ont commencé leurs activités, tous les prisonniers politiques ont été libérés, sauf ceux, s’ils vivaient encore, détenus par les Khmers rouges. Une véritable presse d’opposition, dont certains titres seront financés par des programmes gouvernementaux étrangers, s’est mise en place. De nombreuses ONG étrangères sont entrées sans le moindre contrôle dans le pays, les premières venant de la zone des camps de réfugiés en Thaïlande, porteuses d’un préjugé défavorable à l’égard des autorités en place. Depuis lors, des milliers d’autres se sont installées et pendant plus de vingt ans, elles ont pu agir dans la plus totale opacité sur leurs responsables, leur financement, leurs projets et leurs activités. Mais ceci est un autre sujet.

Un réel succès de la mission des Nations Unies fut le rapatriement de 372.000 réfugiés répartis dans huit camps dispersés en Thaïlande le long des 800 km de la frontière. Il s’agissait d’une opération gigantesque mobilisant des moyens logistiques considérables dans un contexte politique et militaire qui se dégradait de plus en plus. Ils sont tous rentrés à temps pour pouvoir s’enregistrer comme électeurs.

Je veux rendre hommage à celui qui fut le concepteur et le réalisateur de cette opération, M. Sergio Vieira de Mello, qui a disparu tragiquement en 2003 dans l’attentat de Bagdad contre le quartier général de l’ONU. Il appréciait le non conformisme de mes analyses dont il avait tenu compte pour le plan de rapatriement. Nous étions devenus amis et grâce à lui j’avais pu accompagner une famille depuis le camp de Site 2, près d’Aranyaprathet, jusqu’au lieu de son installation dans la province de Kandal, en utilisant d’abord un autocar pour franchir la frontière et ensuite ce que le HCR appelait le « Sisophon express », le train qui conduisait, très lentement malgré son nom, les rapatriés de Sisophon à Phnom Penh.

Par contre, si le rapatriement, dont le HCR avait la charge, fut un réel succès, la réintégration des rapatriés dans la société, dont les autorités locales et les familles avaient la responsabilité, fut un véritable désastre tant l’accueil réservé fut dérisoire et médiocre. Vus comme des ennemis par les autorités locales et comme des gens ayant échoué à trouver un pays d’accueil par leur famille, les rapatriés furent très mal traités. Deux ans et demi après leur retour, 120.000 d’entre eux étaient réduits à la mendicité.

Il demeure que, dans un climat d’extrême tension, alors qu’un bon tiers du territoire national échappait au dispositif électoral, des élections furent organisées auxquelles la population apporta un appui franc et massif, puisque 89,56% des électeurs participèrent au vote. Il faut rendre hommage aux 400 Volontaires des Nations unies qui avaient auparavant procédé à l’enregistrement des électeurs. Ils n’étaient pas dépendants d’un gouvernement étranger. Ils étaient très qualifiés et très motivés. Vivant dans des conditions précaires, prenant un maximum de risques pour visiter les villages les plus reculés, avec un minimum de protection de la part de la police de l’APRONUC, ils ont recruté du personnel dans chaque district ; ils ont formé 4.000 Cambodgiens aux techniques d’enregistrement et environ 50.000 aux techniques électorales ; ils ont participé aux opérations électorales dans plus de 1.000 bureaux de vote répartis à travers tout le pays. Très, très mal payés, avec l’idéalisme dont sont capables des volontaires, ils ont accompli une des rares missions qui ait été complètement menée à bien par l’APRONUC.

Conséquence d’un système imposé par les Accords de Paris, à l’issue du scrutin, aucun parti politique ne disposait ni de la majorité absolue, ni de la majorité des deux tiers requise pour l’adoption de la Constitution.

Rien n’avait été prévu par les Accords pour le gouvernement du pays entre le jour de la proclamation du résultat des élections et l’adoption de la Constitution. Malgré une très forte opposition des Etats-Unis, dont une note verbale rejetait le principe, malgré une très vive hostilité de l’APRONUC, mais avec le soutien de la France et de la Russie et l’absence d’opposition de la Chine, le Prince Norodom Sihanouk réussit à imposer l’idée d’un gouvernement provisoire de coalition. Ce gouvernement provisoire ne fut jamais reconnu comme tel par l’APRONUC, en dépit du soutien massif de l’Assemblée élue. Pourtant, après la promulgation de la Constitution, son existence facilita la mise en place du premier gouvernement de la première législature.

Comme toutes les entreprises humaines qui obéissent à d’autres objectifs que les intentions avouées, les Accords de Paris n’ont conduit ni à un triomphe, ni à un échec total. Le résultat fut celui que nous avons connu. Il ne pouvait en être autrement lorsqu’une mission des Nations Unies est soumise à l’ingérence des grandes puissances et en particulier de la première d’entre elles. Leur agenda était guidé par d’autres considérations que le bien être des Cambodgiens. Mais de cela, ces derniers en avaient fait l’expérience depuis longtemps.

Je laisse, pour conclure, la parole à celui qui était alors encore le Prince Norodom Sihanouk lorsqu’il me confiait « Vous savez, ce qu’ils veulent, c’est être débarrassé du problème cambodgien. Mais à leurs conditions. » Ce propos lucide ne m’empêche pas de considérer, comme les précédents intervenants, qu’il y a un avant et un après les Accords de Paris et que sans cela, nous n’aurions pas le Cambodge d’aujourd’hui.

rmj

[1] Travaux consacrés aux Accords de Paris (1991) et à l’APRONUC par Raoul Marc JENNAR, dont toutes les citations sont tirées :

1.- Chroniques Cambodgiennes, 1990-1994.  Paris, L’Harmattan, 1995, 526 p.

2 – Cambodge : l’entreprise inachevée. Contribution à l’ouvrage collectif sous la direction de Marie-Claude SMOUTS, L’ONU et la guerre. La diplomatie en kaki.  Paris-Bruxelles, Complexe, 1994, 159 p.

3 – UNTAC : « International Triumph  » in Cambodia ?, Oslo, International Peace Research Institute, Security Dialogue, volume 25, number 2, June 1994 : p. 145-156.

4 –  L’ONU au Cambodge. Les leçons de l’APRONUC, Québec, Université Laval, Etudes Internationales, vol. XXVI, n°2, juin 1995 : p. 291-315.

5 – Après l’APRONUC, leçons à tirer. Contribution à l’ouvrage collectif sous la dir. du Général Jean COT, Opérations des Nations Unies. Leçons de terrain : Cambodge, Somalie, Rwanda, ex-Yougoslavie.  Paris, Fondation pour les Etudes de Défense, 1995, 390 p.

6 – Democratization in Cambodia. Contribution à l’ouvrage collectif sous la direction de Michèle SCHMIEGELOW, Democracy in Asia.  Frankfurt, Campus Verlag et New York: St. Martin’s Press, 1997, 555 p.

7 – The 1993 UNTAC Election in the Prospect of the 1998 Cambodian Election. Contribution à l’ouvrage collectif sous la dir. de Kao KIM HOURN et Norbert von HAUFMANN, National Elections: Cambodia’s Experiences & Expectations. Phnom Penh, Cambodian Institute for Cooperation and Peace, 1998, 172 p.

8 – Démocratie et citoyenneté en Asie : le cas du Cambodge. Contribution à l’ouvrage collectif sous la direction de Dominique ROZENBERG et Patrick ABEELS, Droits de l’Homme & Démocratie ; Relativité ou universalité ? Bruxelles, Ligue des Droits de l’Homme et Solidarité Socialiste, 1998, 135 p.

9 – International Co-operation in the Drafting of the 1993 Constitution. Contribution aux actes du symposium international consacré au « Constitutionalisme cambodgien » et organisé conjointement par la Faculté de Droit et de Sciences économiques de Phnom Penh et l’Université de Nagoya (Japon), à Phnom Penh, 10-11 janvier 2003.

 

 

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2 Réponses pour “Cambodge : 25 ans après les Accords de Paris”

  1. Pierre Ruscassie a dit :

    Merci Raoul pour ce rappel et cette mise au point bien utiles.
    Pierre

  2. Cambodge : 25 ans après les Accords de Paris - Artisanat thaïlandais a dit :

    […] Je fus de ceux qui ne partagèrent pas l’enthousiasme diplomatique et médiatique lorsque les éléments essentiels des Accords furent résumés dans ce qui s’est appelé le document-cadre. Les analyses successives que j’ai publiées en 1990-1991, et que j’adressais à l’Ambassadeur Levitte alors directeur Asie au Quai d’Orsay, avaient pour titre « un pari dangereux », « revoir la copie », « donnez une chance à la paix », « seuls les Cambodgiens paieront le prix de nos erreurs », « le pari cambodgien », « vers une paix lourde de dangers »[1]. […]

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