26 Oct 2016

A supposer qu’un accord intervienne entre Belges – ceux-ci ont un sens aigu des compromis gagnant-gagnant, hors desquels il y a longtemps qu’il n’y aurait plus de Belgique – il faudrait encore que les 27 autres Etats de l’UE acceptent ce compromis. Et qu’ils décident d’ordonner à la Commission (qui sera réticente à se dédire) de le négocier avec le Canada. Et que les Canadiens l’acceptent. Tout ça avant jeudi, sachant que la réunion de mardi n’a pas abouti ?
Aussi longtemps que les Wallons ne bougeront pas sur le mécanisme d’arbitrage et le mécanisme de régulation (qu’on retrouve dans le TTIP-Tafta), il me semble impossible d’atteindre un accord. Ces deux mécanismes sont ceux qui font qu’on n’est plus dans le libre-échange, mais dans le démantèlement des Etats au profit des multinationales et des pouvoirs technocratiques. Ce qui est l’objectif recherché par ce type d’accords qui veulent dépasser les accords de l’OMC.
L’enjeu de ce qui est en cours est d’une importance majeure pour l’avenir. Il ne faut pas être grand clerc pour imaginer les pressions colossales qui doivent être exercées sur le Gouvernement wallon et sur les parlementaires wallons pour qu’ils renoncent. Menaces et promesses doivent alterner et augmenter en intensité.
Ce que tente la Wallonie, c’est rien moins que mettre fin à une évolution commencée en 1994 avec les accords de l’OMC, avec l’ALENA, avec le TTIP-Tafta, avec le CETA, avec le TISA, avec les APE*, dont l’objectif final est l’effacement des Etats devant le monde des affaires et de la finance, aux Etats n’étant laissé que les fonctions sécuritaires.

rmj

* OMC = Organisation Mondiale du Commerce, créée en 1994 par les Accords de Marrakech : c’est l’instrument de la mondialisation néo-libérale : au nom d’une prétendue régulation du commerce mondial, on dérégule le pouvoir des Etats au profit des multinationales

ALENA : Accord de libre échange de l’Amérique du Nord (Canada, USA, Mexique); après 20 ans d’application, ses effets sont désastreux comme ce fut démontré avec brio par Bernie Sanders pendant les primaires démocrates aux USA

TTIP (appelé Tafta en France) : projet en négociation de traité de partenariat trans-Atlantique (il a un jumeau trans-Pacifique) dont l’objectif est de faire de la zone Amérique-UE un marché unique

CETA : négociation terminée d’un accord identique à ce que prévoit le TTIP, mais avec le Canada (où se trouvent 40.000 firmes US)

TISA : accord sur le commerce des services (en négociation entre 50 pays dont ceux de l’UE dans le plus grand secret à Genève) : il s’agit d’aller plus loin que l’Accord Général sur le Commerce des Services (AGCS) afin de parvenir à une privatisation totale et irréversible de toutes les activités de service (santé, éducation, culture,…)
APE : accords de partenariat économique entre l’UE et les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, divisés arbitrairement par l’UE en groupes distincts et soumis à la volonté de l’UE de donner les pleins pouvoirs aux entreprises européennes dans ces pays.

Lu 2 794 fois Imprimer Imprimer
1 Etoile2 Etoiles3 Etoiles4 Etoiles5 Etoiles (5 votes. Moyenne : 5,00 sur 5)
Loading...

14 Réponses pour “CETA : un compromis intra-Belges ?”

  1. Ferradini a dit :

    Bonjour Raoul Marc
    Merci pour tout ce travail que vous faites. J’aurais une question : Dans un avenir proche, y a-t-il parmi les 27, un ou des pays susceptibles de soutenir la Belgique ? Quelles chances de revirements en Europe ?

  2. Raoul Marc Jennar a dit :

    Ferradini : bonjour et merci. Ce qui est le plus prévisible, c’est la décision que doit prendre la Cour constitutionnelle allemande sur le CETA. Il est évident que si les « sages » de Karlsruhe (des juges nommés pour 12 ans pour un mandat qui n’est pas renouvelable, ce qui garantit leur indépendance) devait émettre des réserves sérieuses sur la compatibilité du CETA avec la Constitution allemande, le CETA (et tous les accords du même type) serait mort définitivement.La Cour a été saisie de plusieurs plaintes de citoyens allemands. Elle a autorisé le gouvernement à signer le CETA, mais ne s’est pas encore exprimée sur le fond. Signer ne veut pas dire ratifier. La Cour veut s’assurer que l’Allemagne pourra se retirer du CETA. Elle se prononcera avant que le temps soit venu pour le Parlement allemand de ratifier. Des informations contradictoires avaient circulé sur la position de la Bulgarie et de la Roumanie, mais ces deux pays ont obtenu du Canada l’exemption de visa pour leurs ressortissants et ont annoncé qu’ils signeraient le CETA.On mesure le fossé existant entre les gouvernements et les peuples, surtout quand on connaît l’ampleur de l’opposition à ces traités de libre échange négociés dans le plus grand secret et qui vont bien au-delà du libre-échange.

  3. carlin nicole et jean-pierre a dit :

    Oui, « ces traités… vont bien au-delà du libre-échange », en effet. Un grand merci, Raoul, de nous le rappeler en conclusion de ton complément d’information du n°2 ci-dessus, et pour ta mise en perspective initiale, – très pédagogique, comme toujours de ta part.

    Sur le bouleversement que constituerait l’application en Europe de ces redoutables projets d’accords, on nous ‘amuse’ beaucoup avec le poulet au chlore ou les OGM. Il y a une semaine encore, dans son JT-20 heures, dans la nécessité d’évoquer le CETA, mais a minima, la serpillière Pujadas a trouvé le dérivatif des appellations protégées pour les… fromages et rien de plus…

    Revenons aux choses sérieuses, avec une certitude d’abord : celle de ne pas avoir à perdre notre temps à la lecture d’une presse contaminée et/ou à l’écoute de prétendus experts simples porte parole ‘économico-politiques’, perroquets sans les moyens efficaces des lobbyistes qui, eux, ne se produisent pas sur scène, évidemment. – Ou alors, juste pour mesurer l’indice de pression…

    Et puis, sur les pressions justement, je reviens un instant sur l’incrédulité manifestée par deux lecteurs en ‘commentaires’ du texte antérieur. Simplement pour insister à nouveau sur mon étonnement de les voir un peu naïfs sur le chantage financier dont la Wallonie est, en cet instant, certainement l’objet – à partir des prêts du FEDER notamment. Merci donc au lanceur d’alerte !

    Très intéressant ensuite, et pédago, de faire figurer les accords APE dans la liste des traités douteux. Car, qui se soucie actuellement de la pression – une autre ! – exercée sur ces « pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique divisés arbitrairement », en effet, la manip est évidente – par l’UE ? Il est vrai que nous sommes un peu nombrilistes, la faute aux nuisibles des instances de l’UE, sans nous exonérer de notre, modeste, part de responsabilité.

    NB : ce comportement néo-colonial élargi vient de plus loin, de cette époque où l’on parlait de « tiers monde », quand un Mendès France – fervent décolonisateur – dénonçait déjà les méfaits de « la détérioration des termes de l’échanges », aux antipodes d’un de Gaulle qui, lui, (après avoir dû, aux dépens de la, très future, Algérie, renoncer à la création de l’OCRS – Organisation Commune des Régions Sahariennes, aux seules fins d’accaparer les hydrocarbures de celles-ci), se lançait dans la « Françafrique ». La société outil du pouvoir s’intéressait alors, non seulement à élargir son domaine pétrolier, mais à créer un « domaine minier » aux dépens de ces pays ACP…
    Mais même si les bases historiques des relations économiques internationales expliquent bien des comportements d’aujourd’hui, il me semble qu’on doit plutôt, sur ces rapports déséquilibrés, ‘commenter’ dans le cadre du récent sujet de Raoul : « le cinquantenaire du discours de Phnom Penh », ce que j’ai cru devoir faire pour ma part, – en contestant, vu du seul hexagone bien sûr, le caractère émancipateur dudit discours.

    Pour revenir à la remarquable mise en perspective de Raoul et à sa concision percutante (… à l’inverse de mon propos dont j’espère, malgré tout, qu’il intéressera quelques lecteurs indulgents parce que militants), on retient avant toute autre chose son avertissement sur l’enjeu : « d’une importance majeure pour l’avenir », puisque « l’objectif final est l’effacement des Etats devant le monde des affaires et de la finance, aux Etats n’étant laissés que les fonctions sécuritaires ». Voici cette dernière phrase, terrible, que je répète même si j’en suis totalement convaincu, juste pour éviter toute paraphrase.

    Impossible de poursuivre sans exprimer une gratitude particulière au parlement et au ministre-président de Wallonie. Point de ‘susceptibilité nationale’ en l’occurrence : la  » France des Lumières » a une grande rivale ! La « compéti-ti-ti-vité » – à ce niveau seulement -, on l’accepte !

    De même qu’il faut reconnaître, par rapport au problème posé, la supériorité des institutions allemandes : forte de celles-ci, Merkel, très « réalpolitik », avait contré tout arbitrage privé tenant lieu de justice, sachant qu’elle pouvait s’adosser sur la Cour de Karlsruhe pour défendre l’indépendance de son pays… On cauchemarde sur l’impossible équivalent en France, en l’état actuel de nos structures, en caricaturant à peine : pauvres Conseil de la Magistrature/ Conseil d’Etat/ Cour de cassation chapeautés par un improbable Conseil constitutionnel dans sa bulle (judiciaire, administratif et constitutionnel réunis), autre déclinaison-choucroute, hélas, des trois piliers de la République (législatif, exécutif et judiciaire), « disant le droit », ensemble ou… séparément. (Et on n’ajoutera pas la… Haute cour de justice en sommeil, pour les ‘importants’ politiques – responsables… coupables ?) Que le spécialiste en droit constitutionnel me pardonne mes approximations pour cause de rapidité : aussi bien, suis-je si éloigné de la réalité ?

    … Juste pour exprimer une raison supplémentaire forte qui milite pour un changement institutionnel urgent en France. A cet égard, j’ose une plaisanterie finale pour tenter d’alléger cette atmosphère lourde dont nos amis wallons nous apprennent qu’elle n’est pas totalement désespérée. Je suggère une petite annonce à passer d’urgence aux wallons :
    « Conspiration du silence plombe Mélenchon. Français ‘cherchent désespérément’ nouveau président. Dans l’urgence, accepteraient d’échanger un Hollande contre Paul Magnette. Seraient honorés de traiter sur base d’une confédération avec la Wallonie ».
    … Et tant pis si l’on y voit une entorse au mythe de « l’homme providentiel » si justement décrié !

  4. Annie Stasse a dit :

    D’après des intervenants et analyses sur France-Culture (j’ai oublié qui et quand) l’Europe serait en retard d’une « civilisation » : le libre-échange est maintenant passé « de mode ».

    Un des premiers éléments qui m’ébranla est quand j’appris que les mastodontes des mers transportant des milliers de tonnes de marchandises étaient au chômage, dans les rades, inemployés, voire entrain de rouiller. Cela fut, je crois, sur la 2.

    Puis une émission analysant les thèses et les applications des politiques économiques dans le monde qui montre que le libre échange c’est fini : Chine en premier qui se consacre prioritairement maintenant au bien-être de sa population, Compagne EU de Trump et de Sanders qui sont contre le libre-échange (confirmé par Todd). D’autres cas encore que j’ai oublié présentement.

  5. Raoul Marc Jennar a dit :

    Annie Stasse : c’est bien vrai l’UE, dans sa servilité à l’égard des USA, est en décalage par rapport à l’évolution du monde. Alors qu’on assiste à une évaluation sérieuse des méfaits d’un néo-libéralisme tous azimuts, alors qu’on perçoit les dangers pour la planète du tout commerce, l’UE en est toujours à imposer à l’Afrique l’ultra-libéralisme et à négocier, dans le plus grand secret des traités qui vont dans le même sens. Il y a urgence à un changement de génération. Il y a urgence à sortir les sortants.

  6. Annie Stasse a dit :

    @Raoul Marc Jennar
    je ne voudrais pas faire du mauvais esprit mais je ne peux qu’en désigner le (principal) coupable : l’Allemagne et son ordolibéralisme.

    Oserais-je dire ? l’Allemagne n’a pas changé sa nature profonde : dominer, le problème finalement sont aux autres de se laisser faire.

  7. clement a dit :

    Aux dernières nouvelles,le parlement wallon s’est couché. Pas plus crédible que
    Syriza en Grèce.

  8. jean-pierre carlin a dit :

    J’ai pu prendre connaissance, dès sa publication sur facebook, du propos de Raoul Jennar nous alertant sur les manipulations des « responsables » de l’UE pratiquant « la politique du fait accompli » (terme repris de l’alerte propre à Médiapart de ce soir, confirmant l’analyse de Raoul), à partir de « un jargon juridique imbuvable » (formule de Raoul).
    Aussitôt après, j’ai assuré le relais de cette alerte vers le blog « Convergence anticapitaliste et écologique ».
    Pour mémoire, on trouve ci-après le commentaire ajouté au bas de l’alerte en cause, sur ledit blog :

    « L’objectif de ce blog n’est pas de livrer des ‘scoops’, mais plus modestement, des informations ponctuelles, communiqués, pétitions, voire des analyses, réflexions et commentaires. Aujourd’hui, et vu les circonstances, voici une exception : un ‘scoop’, qui ne sera pas forcément relayé par les médias dominants. Il est d’autant plus important de le faire connaître le plus largement possible dans l’urgence.
    Nous avons une totale confiance en R. M. Jennar, en ses positions politiques et en ses compétences. Les articles et commentaires passés sur ce blog au fil des mois l’attestent.

    Il vient de publier sur facebook le point de vue qui précède. Il décrypte le dernier état – à ce jour, à cette heure – d’une négociation Canada / U.E. dont l’opacité, contrairement aux apparences trompeuses, ne fait que croître, lourde des intérêts considérables en jeu. A notre sens, nous sommes en présence d’un document de niveau d’ ALERTE maximale : information analysée en ‘avant-première’, comme l’auteur la présente lui-même, – avec les réserves commandées par des tractations toujours en cours, mais surtout avec un jugement sur « un jargon juridique imbuvable » qui, venant d’un expert sur le sujet, ne peut que déclencher l’inquiétude maximale.

    Cela exige d’autant plus notre attention car, en clair, retenons l’essentiel : la « réserve belge » serait acceptée, au moins dans l’immédiat, mais sans effet de blocage en dehors de ce pays. Ailleurs qu’en Wallonie, le traité (…) demeure inchangé ». Le CETA « va [s’y] appliquer dans son entièreté » !
    Si l’on comprend bien, à l’instant présent, tous les peuples européens sont victimes d’une vaste escroquerie, d’une mise scène détournant l’attention sur le mauvais coup dont la Wallonie est victime, l’objectif étant d’asséner ‘en douce’ ce même coup à tous les autres Etats d’Europe. Vaste escroquerie montée dans l’urgence, stratagème improvisé par les nuisibles stratèges de l’U.E.? Evidemment, la courageuse Wallonie n’a aucune responsabilité dans ces turpitudes.

    A lire la dernière phrase de R. Jennar, il n’est pas impossible que P. Magnette soit conduit, plus ou moins directement, à en dire plus. Mais si ses obligations de réserve de responsable se révélaient les plus fortes, il nous aurait pourtant rendu le plus grand service, celui de mettre au grand jour les turpitudes de l’U.E. De là à espérer que le chemin serait enfin ouvert pour une reconstruction de l’Europe, cet impératif serait renforcé. »

  9. Raoul Marc Jennar a dit :

    Clément : faux : il ne se réunit que ce vendredi.

  10. Fab a dit :

    Bonjour.

    Quand « on » parle des « Belges » (ou des Français, des Américains, des Russes, …) il serait bon de préciser qu’il ne s’agit pas des citoyens, qui eux n’ont jamais* le droit à la parole.

    * Sauf le droit de signer un chèque en blanc tous les cinq ans.

  11. Yann Nué a dit :

    Bonjour, merci pour votre aide. Je continue modestement mes interventions sur les ALE. Certaines personnes ne réagissent pas quand je leur parle de la suppression des services publics. Ils pensent que de toute façon ils mettent leur enfants à l’école privée. Pouvez-vous me dire si j’aurai raison en leur répondant : les subventions que reçoivent les écoles privées seront également supprimées à cause du principe du pays d’origine, vous paierez donc le prix fort ? Cordialement.

  12. Raoul Marc Jennar a dit :

    Yann : vous avez raison au titre du principe du traitement national : ou bien les pouvoirs publics ne pourront plus subventionner des établissements scolaires privés ou bien ils seront tenus de subventionner de la même manière les établissements privés étrangers qui viendront s’installer chez nous. Ce que les pouvoirs publics ne seront pas, financièrement en mesure de faire. Mais il faut toujours rappeler que pour que le principe du traitement national s’applique à l’enseignement, il faut une décision de chaque Etat membre de l’UE. Et une décision unanime au niveau de l’UE.

  13. Raoul Marc Jennar a dit :

    Yann : vous avez raison au titre du principe du traitement national (voir AGCS) : ou bien les pouvoirs publics ne pourront plus subventionner des établissements scolaires privés ou bien ils seront tenus de subventionner de la même manière les établissements privés étrangers qui viendront s’installer chez nous. Ce que les pouvoirs publics ne seront pas, financièrement en mesure de faire. Mais il faut toujours rappeler que pour que le principe du traitement national s’applique à l’enseignement, il faut une décision de chaque Etat membre de l’UE. Et une décision unanime au niveau de l’UE.

  14. Raoul Marc Jennar a dit :

    D’accord. Il y a des simplifications de langage qui ne rendent pas compte de cette précision.

Répondre