01 Juin 2018

Le projet politique connu sous le nom d’Union Européenne est arrivé à son terme. L’expérience consistant à affaiblir sinon à vider les Etats de leur substance et d’évoluer vers une Europe fédérale tout en démantelant les politiques sociales et en détruisant traité après traité, directive après directive, les résultats des luttes en vue de conjuguer politique avec sociale offre aujourd’hui un bilan très contrasté.

S’il ne fait aucun doute que le Marché commun fut à l’origine d’une prospérité réelle, même si la redistribution fut insuffisante, le marché unique voulu en 1985 amorce cette dérive ultra-libérale et anti-démocratique qui est devenue la marque de l’UE. Avant cette année fatale, une Europe intergouvernementale, respectueuse des souverainetés, mettant en commun, au cas par cas, les politiques chaque fois qu’il y avait un intérêt à le faire, fut une réussite (Ariane, Airbus, …).

L’UE est devenue le cadre légal pour imposer à tous la dictature des marchés, des firmes transnationales et de la finance internationale. L’espoir de voir l’U.E. permettre de retrouver sur la scène internationale une indépendance et une influence que les Etats pris isolément ne peuvent plus atteindre s’est avéré un énorme échec vu, après 1969, une mentalité d’abandon des acteurs politiques qui poussait à un alignement quasi systématique sur les politiques décidées à Washington.

L’intégration par le haut, conférant de plus en plus d’attributions importantes à des institutions échappant à la sanction démocratique et le sentiment grandissant des femmes et des hommes dans chaque pays d’être dépossédés de leur destin, a fait renaître ce qui a conduit l’espace européen aux deux conflits mondiaux du siècle passé : le nationalisme, c’est-à-dire la dérive xénophobe, égoïste, agressive du patriotisme, avec l’émergence des partis et des politiques qui en sont l’incarnation dans un nombre croissant de pays de l’UE.

Un inventaire s’impose.  Mais non pas pour déboucher sur un rafistolage d’une U.E. qui s’est avérée incapable de se remettre en question et de se réformer et dont tout changement ne pourra qu’aggraver ce qui la caractérise. Il s’agit de proposer une alternative à l’échec patent de ce dont nous sommes les victimes.

Il ne s’agit pas de retrouver la situation d’avant 1985. Il s’agit de construire une union des peuples d’Europe fondée sur le respect de la souveraineté nationale et populaire dont les lignes directrices doivent enfin s’énoncer comme suit : démocratie politique, démocratie sociale, équilibre entre les besoins des humains et la vie de la planète.

Tel est le défi auxquels nous sommes tous confrontés. Il dépasse et de loin nos pauvres vies, nos ambitions si légitimes puissent-elles être, les organisations où nous militons et leurs réflexes naturellement conservatoires.

Nous vivons des temps exceptionnels et dangereux. Une nouvelle donne mondiale se dessine. Nous ne sommes plus ni aux temps de la guerre froide, ni au temps de la domination américaine sur le monde. Nous vivons une transition vers un monde multipolaire qui ne s’est pas encore stabilisé. L’Histoire nous apprend que ces transitions sont des moments lourds de risques. Toutefois apparaît un facteur a la fois déstabilisant et pourtant moteur. C’est l’Amérique de Trump. Elle bouleverse les codes et les cadres. Certes, « America first » signifie aussi « America über alles », ce qui continue l’impérialisme. Mais donner la priorité à l’Amérique, c’est aussi « nous, d’abord ». Ce qui oblige les Européens à se prendre en charge et force l’U.E. à bouger. Ce qui justifie pleinement la nécessité absolue d’une union des peuples. Le retour à l’Europe de 1945, c’est la certitude de la vassalité de chacun de nos pays à l’égard d’une grande puissance et de firmes transnationales.

On va nous proposer une Europe fédérale qui prolongera ce que nous subissons, mais en pire. C’est le sens de la démarche Macron. On ne peut, en face de ce projet liberticide, antisocial, indifférent aux impératifs écologiques, se présenter divisés, émiettés, impuissants. Aucune personne, aucune formation ne peut prétendre à elle seule représenter la gauche. Il faut tirer les leçons des divisions de 2017 qui sont les premières responsables de la victoire de Macron et de son camp.

A nous de construire une constellation politique, un rassemblement respectueux de ses composantes qui se donne les moyens de gagner parce que l’ambition doit l’emporter sur tout ce qui entrave sa réalisation. Et ne laissons personne à gauche, sur le bord de la route.

Nous avons besoin d’Olivier Besancenot, de Jean-Luc Mélenchon, de Pierre Laurent, de Benoit Hamon, de Delphine Batho, et d’autres encore qui accepteraient de ne pas répéter les fautes de la social-démocratie en face de la révolution néo-libérale et de la destruction de notre cadre de vie.

Les élections européennes nous offrent l’occasion de commencer à répondre au défi que nous pose l’UE. Rassemblés, unis, nous pouvons constituer au Parlement européen un groupe porteur de cette alternative que nous appelons de nos voeux.

Les temps que nous vivons sont ceux des ébranlements avec des repères internationaux en mutation qui affectent profondément nos politiques intérieures. Ces ébranlements offrent de multiples opportunités pour réunir des majorités non conventionnelles. Si nous sommes nombreux au Parlement européen, si nous avons l’intelligence de nos ambitions, nous pouvons profiter de la formidable remise en cause des situations acquises pour former des majorités d’idées et opérer les transformations qui s’imposent.

C’est à cette ambition que j’invite celles et ceux qui me lisent. Pour la partager. Pour lui donner une ampleur croissante. Pour agir là où vous êtes, dans votre milieu de vie et de travail, au sein de vos engagements. Pour avant toute chose, pousser au rassemblement qui ne peut se confondre avec le ralliement.

Je ne suis pas naïf. Je connais bien le Parlement européen pour y avoir travaillé de deux ans. Je connais les dossiers et les institutions de l’U.E. Je suis conscient de l’ampleur de la tâche et des obstacles multiples qui seront placés sur notre chemin. Mais je partage, avec force, cette conviction de Jean Jaurès :  » L’Histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l’indicible espoir. » 

 Raoul Marc JENNAR

Auteur de « Europe, la trahison des élites », de « Quelle Europe après le non ? », de « L’AGCS, quand les Etats abdiquent face aux multinationales », de « Le grand marché transatlantique. La menace sur les peuples d’Europe ».

 

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6 Réponses pour “l’Union européenne, notre défi”

  1. Octavio Alberola a dit :

    Malgré les échecs successifs, encore l’illusion du changement à travers les Institutions du Système de domination de classes.
    Salut

  2. Gérard GAMBARO a dit :

    M. JENNAR,

    Je suis impressionné par le contenu de ce document, tant par l’analyse que par les orientations !!!
    Cependant, puis-je vous faire remarquer quelques inexactitudes :

    « …les politiques chaque fois qu’il y avait un intérêt à le faire, fut une réussite (Ariane, Airbus, …). »

    Ariane et Airbus sont des projets internationaux et non européens, il suffit de voir qui fournit quoi et la part des pays européens et non-européens !!!
    Sans oublier le nombre de pays européens n’ayant pas mis un seul composant dans ces construction :

    14 États membres de l’Union européenne ne jouent pas le moindre rôle dans la construction du super gros-porteur A-380 et n’ont aucune entreprise qui y participe (Portugal, Hongrie, Chypre, Irlande, Bulgarie, Roumanie, Grèce, Danemark, Luxembourg, Lettonie, Estonie, Lituanie, Slovaquie, Malte) ;
    en revanche, le Japon, la Chine, le Canada, la Malaisie, la Corée du sud, l’Australie et le Mexique y réalisent des pièces essentielles, tandis que les États-Unis, avec une part de fabrication pouvant aller jusqu’à 38% de la totalité de l’appareil, sont le premier pays fabricant de l’A-380.

    Avez-vous oublié qu’Airbus a dû lancer, à partir de 2007, un plan drastique de restructuration baptisé « Power8 ».

    Étalé sur les 4 ans 2007- 2011, ce plan visait à remédier à la cherté de l’euro par rapport au dollar américain, qui rendait les éléments de l’appareil fabriqués en zone euro beaucoup trop chers par rapport à ceux fabriqués en zone dollar (dont la majeure partie des éléments des Boeings).

    Ce plan « Power8 » a ainsi conduit à la suppression de 10.000 emplois chez Airbus et la cession de trois de ses sites.

    Il a notamment concerné la suppression, de 2007 à 2011, de 4.300 emplois en France (dont 3.200 à Airbus France et 1.100 au siège toulousain de ‘avionneur)…

    Cette information permet de mettre une nouvelle fois en pleine lumière le mensonge des propagandistes de la construction européenne, qui confondent délibérément deux choses :

    – le principe des coopérations internationales d’une part,
    – et celui de l’intégration supranationale.

    Or il s’agit de choses radicalement différentes et opposées.

    C’est en mettant un coup de projecteur sur ces différences que l’on peut comprendre pourquoi la construction européenne, reste toujours une erreur fondamentale.

    Et vous dites « Je ne suis pas naïf. »…

  3. Georges-Henri Clopeau a dit :

    Très cher Raoul, comme je suis heureux de vous voir revenir dans l’action ! Vous redonnez espoir, après avoir commencé, il y a déjà longtemps, à nous ouvrir les yeux. Je reviens souvent à votre livre « la trahison des élites » (j’avais participé à sa traduction en espéranto, qui a fait le tour du monde).
    Aujourd’hui, malgré mes 92 ans, je suis toujours passionné. Je me dis qu’en effet,il faudrait que les peuples comprennent le mécanisme de l’économie libérale, basé sur la création d’une monnaie scripturale dont la masse représente l’essentiel de la valeur crée par le travail, transformé en dette de l’État. Alors j’essaie d’écrire sur ce sujet un petit manuel pédagogique….j’essaie, même si je suis pas certain d’en voir la fin….

  4. nuria valverde a dit :

    Bonjour cher ami, te voilà revenu! lucide comme toujours . Ce défi que tu nous proposes, percutant et pédagogique devrait annoncer l’union comme nous le souhaitons tous sans pouvoir l’atteindre.
    une lueur d’espoir: contrairement à l’Italie ,en Espagne le pouvoir corrompu est tombé et la gauche souhaite gouverner, sera t’elle capable d’unir toute la gauche?le fera t’elle pour le bien du peuple?
    nuria

  5. Anne H a dit :

    Oui vous avez raison, les troubles sont aussi des opportunités ! Merci pour cet article. Et au travail ^^;)

  6. J.P. Carlin a dit :

    CHRONIQUE DE LEONARD VINCENT – LE MEDIA
    Le Titanic est touché
    Posted by Léonard Vincent – Journaliste | Juin 1, 2018 | Economie |

    En écho à Raoul, voici le lien de ce que déclarait ce journaliste du ‘Média’, il y a 24 h. Pas vraiment ‘mainstream’ : à cet égard, et plus, ce journal en ligne mérite attention.
    D’autant plus que, ‘mainstream’, les offensives imbéciles perdurent, même entre acteurs potentiels cités par Raoul, à l’exception sans doute de Besancenot et de Mélenchon. Pire, elles se renforcent de la part de ceux qui ont plateau télé ouvert, mais sans aucun sens des responsabilités : dernier exemple, Onfray dans la-politique-du-samedi-soir-chez-Ruquier…

    Mais laissons ces péripéties négatives pour nous attacher à ce qui compte pour nos intérêts solidaires de Français qui militons pour une Europe des peuples : ce que, dans la perspective d’une nouvelle confrontation électorale, Raoul nous rappelle, en ayant recours – on s’en réjouit – à sa belle pédagogie.

    Nul doute qu’elle aura à se développer encore, eu égard à cette tendance lourde de régimes autoritaires (euphémisme) qui s’imposent en Europe. Ce dimanche, il n’est pas impossible que, juste après l’Italie, la Slovénie ne bascule à son tour… Quant à l’Espagne à la dérive… Quant à notre propre pays où la complaisance de médias ‘mainstream’ (désolé pour une langue en pleine… dérive ‘globish’ grâce à ceux-ci) nous refourgue ses ‘bavasseries’ sur la dernière rejetonne (est-ce bien ‘inclusif » ?) d’une célèbre famille bretonne (non pas celle de Bécassine, qui elle aussi pose problème, du moins à des ‘indépendantistes’)… Bref, une certaine forme d’organisation du… chaos…

    Pour cette nuit, restons-en à l’invitation que Raoul nous demande de partager. On l’en remercie – et allons tenter de refaire surface dans ce naufrage : « L’Union européenne, notre défi », espérons – un jour – pouvoir ajouter : « L’Europe des peuples, notre objectif »…

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