05 Déc 2013

Entretien publié dans le numéro 417 de novembre 2013 de la revue Silence (http://www.revuesilence.net)

. 1 – L’Union européenne et les Etats-Unis discutent actuellement d’un Partenariat transatlantique pour le commerce et l’investissement (PTCI ou TTIP en anglais).  Cet accord vise à la « suppression des barrières non-tarifaires » au commerce. Qu’est-ce qui est visé par cela ? Quel rapport avec l’OMC ?

Dans le jargon, on désigne par « barrières non-tarifaires », les dispositions constitutionnelles, les législations, les réglementations, les normes sociales, sanitaires, phytosanitaires, alimentaires, environnementales ou techniques qui sont jugées par les entreprises étrangères comme des mesures visant à protéger le marché intérieur contre la concurrence extérieure et qui limitent l’accès des marchandises, des investissements, des services ainsi que l’accès aux marchés publics nationaux, régionaux ou locaux. L’objectif de tout accord de libre échange entre des Etats, c’est d’obtenir l’alignement sur la norme la plus basse, voire la suppression de toute norme.  Mais on se trouve en présence d’un projet qui va bien au-delà d’un accord de libre échange. Il s’agit d’appliquer les accords de l’OMC et même d’aller au-delà, comme c’est expressément formulé dans le mandat de négociation confié à la Commission européenne par les Gouvernements : Art. 3 : « L’Accord prévoit la libéralisation réciproque du commerce des biens et des services ainsi que des règles sur les matières ayant un rapport avec le commerce avec un haut niveau d’ambition d’aller au-delà des engagements actuels de l’OMC. »

• 2 – Selon des documents rendus publics par des députés Verts et Gauche unitaire, une nouvelle fois, le risque est que le commerce puisse passer outre les lois de protections sociales ou environnementales. Jusqu’où cela peut-il aller ?

Le mot commerce est un paravent qui cache une réalité bien plus grave. Non seulement, on veut créer la possibilité de remettre en questions les normes sociales, environnementales, alimentaires et sanitaires en vigueur chez nous ; non seulement on veut soumettre à la concurrence toutes les activités de services et donc marchandiser la sécurité sociale, la santé, l’éducation et d’autres activités de services déjà mises à mal par les politiques européennes (eau, gaz, électricité, transports), mais l’intention est de soumettre les Etats à un mécanisme d’arbitrage devant lequel les firmes privées pourront agir contre ces normes. Ce qui se prépare, c’est rien moins que le transfert de la définition de la norme au secteur privé. C’est une véritable révolution conservatrice dont nos gouvernements se font les complices tout à fait conscients, si j’en juge par les propos d’une conseillère de notre ministre du Commerce qui écrit qu’il faut « prendre acte de la tendance à la délégation de la règle au privé » Ce qui est en train de s’accomplir, c’est le rêve de David Rockefeller qui déclarait en février 1999 à Newsweek : « Quelque chose doit remplacer les gouvernements, et le pouvoir privé me semble l’entité adéquate pour le faire. » 

Ceci peut paraître énorme pour des Européens peu familiers des négociations au sein de l’OMC. D’ailleurs, il y a dix ans, lorsque je présentais ces négociations, en particulier l’accord général sur le commerce des services (AGCS) avec son complément sur la libéralisation des services financiers, le plus souvent on me traitait d’alarmiste. « C’est trop gros ; cela ne se fera jamais », voilà ce qu’on m’objectait alors. Mais les politiques de démantèlement du droit du travail et des services publics, de dérégulations massives, de mise en concurrence de tous contre tous, voulues par nos gouvernements et confiées à la Commission européenne, s’inscrivent toutes dans le cadre des accords de l’OMC. On en voit aujourd’hui les effets.

Face à cet abandon par nos gouvernements successifs de tout ce qui a été construit dans les domaines de la démocratie, du social, du sanitaire, de l’environnemental, il est impératif de s’insurger. Sinon, nous passerons sous le joug d’un nouveau principe : « tous les pouvoirs émanent des firmes privées ».

3 – Qui décide de lancer ce genre de négociations et quels sont les processus démocratiques qui peuvent permettre de s’y opposer ?

 Ce sont les gouvernements. En l’occurrence, celui des USA d’une part et, d’autre part, les gouvernements de l’UE, dont le nôtre, qui ont décidé, le 14 juin, l’ouverture des négociations. Aucun parlement national n’a été consulté. L’opposition à ce projet, par les voies institutionnelles, ne peut se faire qu’au moment de la ratification. Les Parlements nationaux et le Parlement européen pourront dire oui ou non au texte que l’UE et les USA auront signé.

Avant cette signature, la Commission européenne, négociateur unique, devra soumettre le résultat de la négociation aux Etats membres qui donneront ou non le feu vert pour signer.  Il y a donc une responsabilité première des gouvernements, tenus informés des étapes de la négociation.

En dehors de cette approche institutionnelle, il y a la mobilisation populaire. Elle a fonctionné en 1997-1998 contre le projet d’Accord Multilatéral sur l’Investissement (AMI, qu’on retrouve intégralement dans la négociation actuelle). Elle s’impose aujourd’hui. Car, une fois connue l’ampleur de ce qui est en négociation, il deviendra quasiment impossible pour le gouvernement de justifier cet abandon de la souveraineté populaire aux firmes privées.

(Entretien avec Raoul Marc Jennar par Michel Bernard)

 

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6 Réponses pour “Et si les firmes prenaient le pouvoir ?”

  1. Tanguy a dit :

    Ceci serait il possible si les entreprises n’avaient déjà pris le pouvoir?

    Ne serions nous pas dans la phase de « révélation »? Ne serions nous pas dans la période où les entreprises émettent leurs décrets sans plus se camoufler derrière les institutions dépassées?

    Il ne s’agit plus d’empêcher les entreprises de prendre le pouvoir, mais d’agir pour leur retirer le pouvoir!

  2. Richard Bouillet a dit :

    Quant à dire que ce sont les gouvernements qui décident de lancer ce genre de négociation c’est comme de prétendre que c’est le palefrenier qui décide quel cheval va monter la vicomtesse!… ^^

  3. Pierre Peguin a dit :

    Bonjour Raoul, pour me situer, nous étions Annie et moi chez Agnès à Sauve, et à Paris avec Nelly au bistrot de l’hotel suite à la fermeture de Marjolaine.

    J’apprécie toujours tes écrits, et celui-ci aussi. Je voudrais juste que tu saches que j’ai coupé les ponts avec Silence et Michel bernard, car il a participé au coup de force au réseau sortir du nucléaire, en fèvrier 2010 qui a permis aux salariés et aux minoritaires du CA, de révoquer la majorité dont j’étais,et de licencier le porteparole Stéphane Lhomme. Le droit (les statuts) et la morale ont été bafoués pour permettre d’imposer au réseau une ligne politique moins agressive, consensuelle, permettant un accord PS/EELV à minima sans soulever de vagues.
    Ce fut pour nombre d’entre nous une immense déception qui pourrit maintenant la mouvance antinucléaire.
    Amitiés, Pierre.

  4. Et si les firmes prenaient le pouvoir ? - Pressenza a dit :

    […] Source : http://www.jennar.fr/?p=3227 […]

  5. Raybaud Bernard a dit :

    Bravo pour la clarté de l’exposé. Vent debout, tous nous devons nous y opposer et par tous les moyens.
    une fois de plus, PS-UMP même salade, mais la vinaigrette est plus qu’acide. Aux armes, Citoyens! Plus de blabla ni de bénniouioui.C’est notre peau qu’il faut sauver, alors courage et au travail !

  6. MAUGIS a dit :

    Bonjour Monsieur JENNAR, et bravo pour cette excellente analyse publiée en novembre 2013 par la revue SILENCE « Et si les firmes prenaient le pouvoir ».
    Comme vous, je recherche par quel moyen nous pourrions agir contre cette évolution mortifère et deshumanisante.
    L’une des pistes serait une sorte de retour aux sources, serait de plonger nos frères humains dans leur véritable histoire pour que, à partir de cette connaissance et cette prise de conscience, nous réalisions tous l’absurdité des évènements modernes.
    Le moyen, serait de saisir l’opportunité de cette campagne de l’ONU (voir ci-dessous) pour reconnaître l’Afrique comme berceau de l’humanité et rendre à ce continent l’importance qu’il mérite.
    Merci de bien vouloir prendre connaissance du texte ci-dessous et de le commenter. J’envisage en effet d’en tirer une sorte de manifeste ou de pétition à l’ONU pour tenter de rassembler les peuples de la Terre autour d’une idée simple : Notre histoire explique la situation actuelle, mais nous dicte aussi nos devoirs pour le futur.

    Bien cordialement,

    François MAUGIS
    Ex animateur régional en qualité industrielle
    Président de l’association Energie Environnement
    Référent développement durable et agenda 21 pour les projets territoriaux
    (Ministère de l’écologie,du développement durable et de l’énergie)
    Membre du Conseil économique, social et culturel du Parc national de la Réunion
    Membre de la réserve citoyenne
    (Ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche)
    Appartement 14 – 8 rue de la Gascogne – 97490 Ste CLOTILDE
    Ile de La Réunion (France DOM)
    Tel: 0262 13 18 25 – GSM: 0692 12 19 77
    A l’international : + 33(0)262131825 – GSM : + 33(0)692121977 energie.environnement@wanadoo.frhttp://assee.free.fr

    Énergie Environnement, membre du Collectif Réunionnais pour l’Éducation Relative à l’Environnement
    a obtenu du Ministère de l’Environnement le label « MERCI DIT LA PLANETE »
    xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx
    999 22/3/2015 – rev. 27/4/15.

    « Grâce à l’interculturalité réunionnaise, le
    génie collectif de ce peuple est un
    exemple à suivre dans le monde entier »
    Tariq Ramadan
    St. Denis de La Réunion, le 22 avril 2015.

    Pétition pour que la culture ancestrale africaine soit reconnue
    et mise en valeur et que l’Afrique soit officiellement reconnue comme
    le berceau de l’humanité.

    INTRODUCTION :
    La présente pétition est adressée à l’Organisation des Nations Unies pour que soit lancée par cet organisme une campagne mondiale d’explication et de réhabilitation de la dignité des Africains, en particulier ceux de race noire qui ont eu à subir dans le passé, (mais encore aujourd’hui), tant d’ignominies de la part du Monde Occidental. Pire que le discours de Dakar par Sarkozy en 2007, c’est toute la culture occidentale qui est imprégnée de ce désespérant mépris pour la race noire. Charles Richet, Prix Nobel de médecine en 1916 n’en est qu’un des malheureux exemples. Les cuisants échecs récents de la politique occidentale du « toujours plus », d’une irréaliste croissance perpétuelle, de l’incapacité de ce système à réduire les inégalités du Monde, sont l’occasion d’une remise en cause de nos modèles. Si la culture mondiale doit s’inspirer de toutes les cultures, il paraît de plus en plus évident que la culture africaine des origines, tant ignorée, doit aujourd’hui être reconnue. On peut même penser qu’elle va devenir un nouveau modèle à suivre. Par ailleurs, mieux connaître notre passé, mieux savoir d’où nous venons, permettra de nous rassembler pour construire un meilleur avenir.
    – Pétition –
    Qui n’a pas souffert du mépris que nous, les hommes blancs, avons trop souvent pour les hommes noirs. A côté de cela, qui ne s’est pas réjoui devant leurs succès sportifs et certaines vérités ou révélations comme : « Le sang de tous les hommes est rouge » ou « L’Afrique noire est le berceau de l’humanité » ou encore le fait que certains cadres des armées arabes (les Sarazins) qui ont envahi la France jusqu’à Poitier, étaient des noirs. Et je ne parle pas de certains royaumes africains qui, avant l’arrivée des blancs, avaient atteint un degré de civilisation qui, encore aujourd’hui, étonne et surprend ou le fait que les premiers pharaons d’Egypte étaient noirs. Mais c’est une réflexion plus globale et plus profonde sur l’origine de l’humanité et son évolution, qui apporte, semble-t-il, un point final à tout jugement négatif sur les blacks. A la lumière des plus récentes découvertes scientifiques sur l’histoire des hominidés, il semble se confirmer que le passage de l’animal à l’homme, se situe bien en Afrique tropicale. Or, cette lente et progressive hominisation serait intervenue au cours d’une longue période de dérèglement climatique. Au cours de cette période, notre lointain ancêtre à tous, confronté à de grandes difficultés et à des problèmes de survie, a été contraint d’évoluer. Sa nourriture habituelle se faisant rare, notre très lointain ancêtre fut contraint de modifier son alimentation et ses comportements. Puis, l’apparition d’un grand désert (le Sahara) coupa l’Afrique en deux parties. Certains pré-hominidés furent chassés vers le Nord, les autres purent rester dans leur milieu d’origine. Stressés par des conditions climatiques défavorables, les hommes du Nord ont fui dans toutes les directions. Cette quête désespérée du bonheur les a amenés au bout du Monde mais la plupart n’ont jamais retrouvé leur monde d’origine. Alors, ils ont inventé mille stratagèmes pour retrouver le bonheur et la paix, en vain. Le peuple d’Israël et bien d’autres, illustre de façon dramatique cette histoire des hommes du Nord qui, n’ayons pas peur de le dire, ont perdu leur âme. Seule l’âme africaine, lorsqu’elle n’a pas été totalement polluée par les hommes du Nord, a gardé les pieds sur terre. Il n’est jamais bon d’aller trop vite. Cela semble bien une loi universelle du monde vivant.
    La crise mondiale actuelle serait donc une conséquence de cette précipitation. Pourtant, la course saisonnière vers le soleil, l’amour de la peau bronzée, le succès des rythmes africains, le développement des voyages et des échanges, tout cela paraît positif. Si les hommes du Nord ne détruisent pas l’âme africaine, ils peuvent encore espérer retrouver un jour un nouveau rythme de vie plus favorable. « Il faut tout un village pour élever un enfant » voici bien une manifestation de cette sagesse africaine. On le dit souvent, l’avenir de l’humanité c’est le métissage (les Africains préfèrent parler d’ouverture) mais je ne suis pas sûr que l’on ait mesuré que ce métissage-là, est la dernière chance de l’humanité de se remettre sur les rails d’une évolution plus raisonnable. Ce qui peut séduire dans l’âme africaine authentique, c’est cette proximité avec la Nature et la Terre nourricière. Chez les Africains, même les plantes ont une âme. En allant trop vite en besogne, les hommes du Nord ont conquis le Monde, c’est vrai, mais ils ont perdu l’essentiel. Ils ont perdu cette conscience du vivant, cet attachement aux valeurs les plus profondes et les plus authentiques que sont l’amour de la vie, l’instinct de survie. Un peu par accident, la dernière espèce animale apparue sur Terre, est l’hominidé. Mais l’histoire de la vie nous apprend que l’adaptation au milieu, l’évolution, la stabilité d’une espèce, tout cela prend du temps et le temps ne pardonne pas ce qui se fait sans lui. Oui, les Africains sont en retard par rapport aux hommes du Nord. Et alors ? Et si les Africains étaient dans le bon tempo de l’évolution des espèces. Nous, les hommes du Nord, avons déréglé notre machine évolutive. Nous avons déraillé et risquons l’asphyxie et la mort si nous ne mettons pas un bémol à notre schizophrénie consumériste de développement, de production, de vitesse et de complexité. Se rattacher comme des désespérés aux vraies valeurs de l’âme africaine, est probablement une solution pour sauver l’humanité tout entière. Les sociétés africaines authentiques nous apportent la chaleur humaine que l’on peut opposer à notre indifférence et notre mépris. Elles nous apportent la convivialité pour lutter contre notre égoïsme, l’instinct et la spontanéité pour lutter contre nos calculs bien souvent sordides. En opposant liberté du corps et de l’esprit à nos contraintes et nos frustrations, en opposant son naturel à notre propension à l’artificiel, en opposant sa sensibilité à notre tripotage cérébral, en opposant sa simplicité à notre complexité, l’âme africaine va devenir un modèle à suivre.
    C’est la raison pour laquelle nous demandons que cette culture ancestrale africaine soit reconnue et mise en valeur et que l’Afrique soit officiellement reconnue comme le berceau de l’humanité.

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