30 Juin 2017

source de la photo  :  http://bit.ly/2sy0aG6

Michael Vickery n’est plus. Il est décédé hier à Battambang à l’âge de 86 ans. Son nom ne dira sans doute pas grand chose à ceux qui sont étrangers à l’histoire du Cambodge. Mais pour tous ceux qui ont un attachement pour le pays des Khmers, c’est un savant hors normes qui vient de disparaître.

Docteur en histoire de l’Université de Yale avec une thèse sur le Cambodge après Angkor du 14e au 16e siècle, cet homme qui avait sur les Etats-Unis le regard critique d’un Noam Chomsky, laisse une oeuvre considérable qui s’est appuyée sur une maîtrise peu commune de plusieurs langues anciennes et modernes et un regard sans complaisance sur les travaux historiques existants.

Il a consacré sa vie à l’enseignement et à la recherche historique dans différentes universités de l’Asie du Sud-Est : Cambodge, Laos, Malaisie, Thaïlande. Chercheur indépendant, il fut un temps associé à l’Asia Research Institute de l’Université nationale de Singapour.

Il ne s’est pas seulement intéressé à l’histoire ancienne et il a fourni de nombreux travaux sur le Cambodge contemporain. Parmi les ouvrages les plus connus : Cambodia 1975-1982 (1984), Kampuchea, Politics, Economics and Society (1986), Society, Economics and Politics in Pre-Angkor Cambodia: The 7th-8th Centuries (1998), Cambodia: A Political Survey (2007).

Nous nous rencontrions régulièrement pendant les années 90-2000. Il appréciait mes écrits. Je savourais son français plein de gouaille qui s’apparentait à celui qu’on devait entendre dans les faubourgs populaires de Paris à la fin des années trente. Sa moustache rappelait nos papys d’autrefois. Il souriait peu, sauf lorsqu’il évoquait le gent féminine qui ne l’a jamais laissé insensible, jusqu’il y a quelques mois encore. Mais son érudition et sa capacité d’analyse stupéfiaient.

Il laisse inachevés de nouveaux travaux sur la période pré-angkorienne. Un savant s’en va. Cet amoureux du pays des Khmers va nous manquer énormément.
rmj

27 Mai 2017

A mes amis, à mes soeurs et mes frères du Cambodge,
une bonne nouvelle :
Un des responsables des pires souffrances endurées par les survivants de l’horrible période 1970-1979 vient de mourrir.
Il s’appelait Zbigniew Brzezinski. En 1979, il était le responsable à la sécurité nationale du Président des USA Jimmy Carter.
En janvier 1979, lorsque l’armée vietnamienne assistée de deux ou trois dizaines de milliers de Cambodgiens en rébellion contre le régime de Pol Pot met fin au régime sanguinaire de celui-ci, les USA ont deux options :
– accepter cette heureuse libération du peuple cambodgien et proposer aux Vietnamiens de rentrer chez eux car une force internationale va les remplacer pour empêcher le retour des Khmers rouges au pouvoir
ou bien
– condamner l’intervention vietnamienne, s’allier aux protecteurs des Khmers rouges, la Chine, reconstituer l’armée de Pol Pot dans des camps en Thaïlande, combattre l’armée vietnamienne et la jeune armée cambodgienne, imposer via l’ONU un embargo total au peuple cambodgien pour le punir d’avoir été libéré par les « mauvais » vietnamiens ?

Dans cet excellent livre du journaliste Nayan Chanda intitulé « Les frères ennemis » (presses du CNRS), on peut suivre le débat qui a eu lieu à Washington où les deux options furent examinées. Et c’est Zbigniew Brzezinski qui l’a emporté en privilégiant la deuxième option : le choix de la Chine et en théorisant la guerre par procuration : utiliser les Khmers rouges pour combattre les Vietnamiens sans se souvier un seul instant du sort des 4.5 millions de survivants des années 70.

Un monstre vient de mourir. Un inhumain qui prenait pour pertes et profits les immenses souffrances du peuple khmer qui avait subi la guerre américaine jusqu’en 1975 et ensuite le régime de Pot Pot.

Savez-vous seulement ce que fut la guerre américaine ? Le Cambodge est et demeure le pays le plus bombardé de l’histoire de l’humanité : 2.756.941 tonnes de bombes qui ont été déversées sur le Cambodge du 4 octobre 1965 au 15 août 1973 ; une guerre chimique de 8 ans avec 150.000 ha de plantations et de forêts détruites par l’agent orange et des dizaines de milliers de morts et des bébés difformes qui naissent encore aujourd’hui; un pays totalement détruit ; et après ça, le régime de Pol Pot : 2.200.0000 morts et une société complètement déstructurée, des survivants traumatisés, 90% des titulaires d’un certificat d’études dans les fosses communes; une immense perte de sens.
C’est à ce peuple victime que Brzezinski voulut qu’on imposa un embargo de douze ans, ce qui a signifié interdiction de toute aide au développement, à la reconstruction, à l’enseignement, à la santé depuis 1979… jusqu’en 1991.
Sa disparition est celle d’un de ceux qui ont tant fait souffrir le peuple cambodgien. Sa capacité de nuisance vient enfin de s’éteindre.
rmj

PS : La France, la Belgique et les autres valets des USA ont soutenu cet embargo de 1979 à 1991.

 

14 Fév 2017

Près de 13 000 personnes auraient été exécutées dans la prison syrienne Saidnaya entre 2011 et 2015. Pour le cinéaste Rithy Panh, cette violence demande notre pleine attention.

LE MONDE | 14.02.2017 à 06h37 • Mis à jour le 14.02.2017 à 07h15 | Par Rithy Panh (cinéaste)

« Je n’ai pas de solution pour la Syrie. Mais je veux savoir. Je ne détourne pas les yeux »

Par Rithy Panh, cinéaste

Je ne sais pas s’il y a un abattoir humain à Damas. Je ne dispose pas d’informations particulières mais je suis comme vous : j’ai lu ce nom, Saidnaya, le rapport d’Amnesty international, j’ai écouté les témoignages terrifiants, la soif, la faim, la torture, les pendaisons. J’ai observé cette photo prise du ciel, comme une araignée noire inapprochable. Je suis épouvanté.

Je me suis arrêté sur ce chiffre, entendu d’abord à la radio : 13 000 morts en quatre ans, dans ce seul lieu. Treize mille. Je l’écris sous deux formes, que chaque chiffre perdu dans le flux quotidien prenne sa signification. Se cherche un visage. Quatre années : le temps des Khmers rouges. 13 000 morts : ce chiffre m’a fait penser au centre d’extermination S21, à Phnom Penh, tout de suite – il ne faudrait pas dire « penser », c’est comme un réflexe de connaissance, une intuition, une estimation abjecte. Il y a tant d’images impossibles dans le monde. L’image des suppliciés, si proche, à portée de nos mains, nos mains impuissantes.

Dans l’approche du mal

Il y a tant de méthodes pour détruire l’homme et le faire parler. De quoi, et pour quoi, nul ne sait vraiment. Sauf peut-être Donald Trump, qui parle beaucoup mais ne sait rien de la guerre et de la violence véritable. L’homme démocratique peut aussi être un imbécile. A S21, on faisait manger aux prisonniers leurs excréments. On frappait. On électrocutait. On questionnait la nuit, le jour, pendant des semaines, des mois. Puis quand le dossier était complet, presque archivé déjà, le supplicié partait dans la nuit vers le champ de la mort.

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24 Oct 2016

Le Ministère cambodgien des Affaires étrangères et l’Ambassade de France à Phnom Penh ont organisé conjointement une séance académique pour marquer le 25e anniversaire des Accords de Paris, signés le 23 octobre 1991. La tonalité de la majorité des interventions relevait des propos convenus sur le « succès » de ces Accords. Toutefois, le Ministre cambodgien lui-même a tenu à indiquer :

« Pour celles et ceux qui, demeurés au Cambodge, survécurent à la tragédie du régime de Pol Pot et se réjouirent d’avoir été libérés de la tyrannie, les Accords de Paris constituent une étape dans un processus entamé le 7 janvier 1979. Pas une fin en soi. Une étape, parce que tout ce qui a précédé était incompréhensible à nos yeux : la négation par la communauté occidentale des crimes de masse commis dans notre pays, le maintien d’un dirigeant Khmer rouge comme représentant du Cambodge à l’ONU, la décision d’interdire toute aide au développement à un pays totalement détruit et à une société disloquée ayant perdu ses repères et ses élites, tout cela fut décidé dans le cadre des Nations Unies. Telle fut la réalité diplomatique des années qui ont suivi notre libération, de 1980 à 1991. J’ai eu l’occasion de le dire il y a quelques semaines devant l’assemblée générale de l’ONU, il y a pour nous un passé qui ne passe pas. Nous avons pris conscience de l’instrumentalisation du thème de la démocratie et de celui des droits de l’Homme selon les opportunités géopolitiques du moment. Et il est des Etats qui peuvent tout se permettre sans jamais être condamnés. Ce ne sont pas les principes qui guident les relations internationales, ce sont les intérêts du moment. C’est donc avec cette lucidité qu’il nous faut regarder, 25 ans après, ce qu’ont représenté les Accords de Paris ».

Pour ma part, j’ai proposé une lecture critique des Accords de Paris et de la manière dont ils ont été mis en oeuvre par l’Autorité Provisoire des Nations Unies au Cambodge (APRONUC) dont j’étais un consultant :

Les Accords de Paris furent, à de rares exceptions près, très positivement accueillis par la plupart des observateurs et leur mise en œuvre par l’APRONUC eut droit le plus souvent à des évaluations très positives. Aujourd’hui, des analyses plus nuancées ont été publiées en particulier dans le cadre de travaux comparant plusieurs opérations de maintien de la paix des Nations Unies.

Pour ma part, ce n’est pas comme politologue ou comme intellectuel, au sens que Malraux donnait à ce mot, mais c’est tout simplement comme être humain, que je ne peux partager ce degré de satisfaction que j’ai pu entendre.

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24 Oct 2016

Le Gouvernement du Cambodge et l’Ambassade de France à Phnom Penh ont organisé plusieurs évènements pour célébrer le cinquantième anniversaire du discours prononcé à Phnom Penh par Charles de Gaulle, Président de la République française, en 1966.  Parmi les manifestations qui ont eu lieu, une séance académique s’est tenue au cours de laquelle sont intervenus plusieurs orateurs. Il m’est revenu de traiter de l’impact international de ce célèbre discours. Celui-ci fut un évènement important pour tous ceux qui militaient contre l’intervention américaine au Vietnam. Voici le texte de ma communication.

Le discours de Phnom Penh de Charles de Gaulle ne fut pas, comme certains l’ont affirmé, un coup de tonnerre dans un ciel serein.

Ce fut plutôt l’aboutissement d’une réflexion commencée après la défaite des forces françaises en Indochine et les Accords de Genève de 1954. Ce que l’éditorial du journal Le Monde du 2 septembre 1966 confirmait en indiquant que le Général de Gaulle a « surtout donné un aspect plus solennel et plus dramatique aux idées qu’il n’a cessé de soutenir depuis août 1963« [1].

Pragmatique, le Président de la République française a tiré toutes les leçons de la guerre d’Indochine. On peut même déduire de la lettre qu’il adressait au Président Ho Chi Minh le 8 février 1966, qu’il reconnaissait les erreurs qu’il avait lui-même commises en 1945 [1]. Cette reconnaissance implicite deviendra tout à fait explicite en mars 1969 lors d’un entretien du général de Gaulle avec le président Nixon [2].

Convaincu qu’on ne peut imposer un destin différent à un peuple déterminé à faire valoir ses droits, même lorsque le sort des armes lui est défavorable comme ce fut le cas en Algérie, de Gaulle y voyait la confirmation de la force du sentiment national sur toute autre considération. Il avait compris que, comme l’écrivait l’éditorialiste du Monde, « les idéologies ne sont que le masque des ambitions et des rivalités nationales« [3].

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15 Avr 2015

En langue khmère, cela veut dire « bonne année » ! Et oui, ici, à Phnom Penh, c’est le nouvel an khmer. Et, cette année, il saisit les survivants de la tragédie dont ils furent victimes, d’un sentiment particulier. Car le 15 avril n’est séparé que de deux jours de ce terrible 17 avril où il y a quarante ans, en 1975, les hommes de Pol Pot entrèrent dans Phnom Penh. Le début de près de quatre années d’horreur absolue. Dans l’indifférence totale de la « communauté internationale », le pays tout entier fut plongé, pendant trois ans, huit mois et  vingt et un jours dans une des plus atroces des barbaries. Ne jamais oublier jusqu’où peut conduire la négation de la dignité qui est en chaque être humain. Aussi, tout à la joie du nouvel an, ici, on se souvient.

rmj

07 Août 2014

Les Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens (CETC), ce tribunal mixte composé à la fois de magistrats cambodgiens et de magistrats proposés par l’ONU, où des avocats cambodgiens et des avocats internationaux exercent leur métier, vient de prononcer un jugement historique : les deux plus hauts dirigeants encore en vie du régime des Khmers rouges viennent d’être jugés pour crimes contre l’humanité, au terme d’un procès équitable qui avait été précédé d’une très longue instruction.

Khieu Samphan, qui fut le chef de l’Etat du régime et Nuon Chea qui fut le numéro 2 du Parti Communiste du Kampuchea ont été condamnés à la réclusion à perpétuité.

Un jugement qui intervient, hélas, 39 ans après le début d’un régime qui a provoqué la mort de plus de 2.200.000 personnes. Un retard qui n’a pas permis que d’autres dirigeants soient jugés puisqu’ils sont morts entretemps.

Une nouvelle fois, la plupart des médias français racontent n’importent quoi et passent sous silence les véritables raisons de ce retard.

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