09 fév 2010

Par Edwy Plenel, sur Mediapart

07 Février 2010

Diversion politique et sociale, mélange de fantasme et d’ignorance, les polémiques sur le voile musulman sont de retour. C’est dans ce contexte que je republie sur ce blog deux contributions parues ailleurs, l’une récemment, l’autre en 2005. La première est une tribune demandée par l’hebdomadaire Marianne et publiée dans son numéro du 30 janvier dernier, dans le cadre d’un dossier sur le projet de loi contre le voile intégral. Elle s’appuie notamment sur l’exceptionnel avis de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, bizarrement totalement ignoré dans l’actuel débat public et que Mediapart a évidemment reproduit in extenso. [ainsi que je l’ai fait sur mon propre blogue, le 3 février, rmj ]. Voici donc cette tribune sans modification, titre compris. Suivra un article paru dans Le Monde en août 2005, dans le cadre d’une série historique sur l’année 1905 où je rappelais le texte et le contexte de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat.

Voile intégral: une loi contre la laïcité

Dans la baie de New York, la Statue de Liberté est un cadeau de la France républicaine à la nation américaine. Le cadeau d’un vieux pays qui, pour bien des peuples, incarnait alors la jeunesse du monde pour avoir inventé cette révolution des droits naturels que l’on nomme droits de l’homme et que résume le triptyque « Liberté, Egalité, Fraternité ». C’était à la fin du dix-neuvième siècle, nous voici parvenu au début du vingt-et-unième, et, hélas, la France ne s’exporte plus de la même façon, généreuse et bravache, ouverte et émancipatrice.

« Islam and National Identity in France » : tel était l’intitulé du débat organisé, mercredi 27 janvier, à New York, sur la Ve avenue, par… le consulat de France. Comme si la distance océanique faisait tomber les précautions, notre diplomatie d’outre-Atlantique exportait, par le choix de cet intitulé, la vérité de ce qui fermente très officiellement à Paris. Tandis que le gouvernement répète, contre l’évidence, que le préfectoral grand débat sur l’identité nationale n’entend aucunement désigner l’Islam comme la source de nos problèmes, son consulat américain décidait d’annoncer la couleur.

Le même jour, ce grand quotidien de référence qu’est le New York Times ne s’y trompait pas en titrant un éditorial cinglant sur notre actuelle dérive islamophobe, de l’identité nationale au voile intégral, « Les talibans applaudiraient ». « Aucun gain politique ne peut justifier d’attiser la haine », y lit-on, Nicolas Sarkozy étant accusé d’avoir promu un débat « parfois idiot, parfois menaçant ». Et nos confrères américains d’ajouter avec grande lucidité, au vu de notre crise sociale qui s’approfondit de jour en jour, que, s’« il est difficile de créer de l’emploi », il est « facile d’attiser les préjugés antimusulmans ».

Pour bien en prendre la mesure, il faut parfois regarder son pays de loin. Aussi ce petit détour newyorkais est-il une bonne introduction à un débat sur le voile intégral. En effet la question du jour n’est pas de savoir si le voile intégral est acceptable ou non : bien sûr qu’il ne l’est pas, bien sûr qu’il symbolise l’oppression de la femme, bien sûr que son imposition est une atteinte à la dignité de la personne humaine, bien sûr qu’il n’a rien à faire ni à voir avec les préceptes de l’Islam, bien sûr qu’il est le produit d’une dérive religieuse sectaire infiniment minoritaire, etc.

Non, la vraie question, la seule qui vaille est toute autre : comment le combat-on, ce voile intégral ? Comment le combat-on efficacement ? Comment le combat-on démocratiquement, c’est-à-dire sans violer les libertés fondamentales, libertés individuelles et principes constitutionnels ? Et la réponse que nous suggère cet étonnant chassé-croisé newyorkais où notre consulat met l’Islam au centre du débat sur l’identité nationale tandis qu’un journal de qualité nous rappelle l’urgence de la question sociale, c’est que le débat sur le voile intégral, tel qu’il a été lancé et posé, est un dangereux piège.

Alors qu’elle est par essence émancipatrice, la laïcité est ici prise en otage pour une cause qui lui est étrangère, de stigmatisation et de persécution. Dans une confusion générale, où l’on oublie ses principes fondamentaux et originels, elle est embarquée dans une opération qui, en réalité, n’a que faire des femmes et des libertés, mais beaucoup à faire avec la diabolisation d’une religion, l’Islam, et, au-delà, d’une culture, la musulmane, et d’une origine, arabe ou africaine.

Mais il n’est pas besoin de traverser l’Atlantique pour être éclairé à ce propos. « Eu égard au principe de laïcité, il n’appartient pas à l’Etat de déterminer ce qui relève ou non de la religion » : c’est ce que l’on peut lire dans un avis sur le voile intégral rendu le 21 janvier par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH). A une écrasante majorité (34 pour, 2 contre, 0 abstentions), cette instance profondément pluraliste s’est prononcée contre une loi prohibant le port du voile intégral.

C’est un avis authentiquement laïc, dont l’inspiration est fidèle à celle de la loi de 1905, dite de séparation des Eglises et de l’Etat. Il n’est pas inutile d’en rappeler l’esprit : l’Etat laïque n’est ni hostile ni indifférent aux religions, il leur est simplement étranger, son action relevant de ce monde et d’aucun autre, sans transcendance. C’est bien pourquoi Charles Péguy, ce républicain chrétien, ce dreyfusard catholique, ce libertaire patriote, saluera une loi qui n’avait pas été « un exercice de persécution, de suppression de l’Eglise par l’Etat, un essai d’oppression, de domination anticatholique, prétendue anticléricale » et qui, au contraire, « avait révélé un effort sincère de libération mutuelle ».

« L’Eglise chez elle et l’Etat chez lui » : ainsi Victor Hugo avait-il résumé dès 1850 l’idéal de la laïcité. Et, de fait, l’article premier de la loi de 1905 énonce : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes… » Puis l’article 2 complète : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte… ». La laïcité, ce n’est ni un simple principe de tolérance qui justifierait les replis communautaires, ni un combat obsessionnel contre les manifestations du religieux dans l’espace public. Politiquement, la laïcité est libérale, c’est-à-dire soucieuse des libertés individuelles, et notamment du droit au respect à la vie privée et familiale, de la liberté de pensée, de conscience et de religion, de la liberté d’expression et de circulation.

Or il est évident, comme le rappelle l’avis de la CNCDH, qu’une loi prohibant de manière générale et absolue le voile intégral porterait atteinte à ces principes fondamentaux, pourrait être déclarée non constitutionnelle et serait contraire aux engagements internationaux de la France. Cela signifie-t-il qu’on ne pourrait dès lors combattre ce voile d’oppression et d’obscurantisme ? Bien sûr que non. La CNCDH rappelle les nombreux textes en vigueur, par exemple sur l’élimination de la violence faite aux femmes, qui permettent de mener cette lutte sans tomber dans le piège d’une loi de circonstance et, surtout, d’exception.

Elle souligne de surcroît qu’au regard des nécessités de l’ordre public, toute autorité règlementaire compétente peut d’ores et déjà prendre un acte administratif prohibant le port du voile intégral dans des situations précises et particulières, lorsque l’identification de la personne est nécessaire. Nul besoin d’une loi pour ce faire. En revanche, une loi de prohibition qui ne serait pas limitée dans l’espace et dans le temps, ou par des circonstances particulières, manquerait aux principes d’une société démocratique, « eu égard notamment à gravité des atteintes aux droits de l’homme qu’elle occasionnerait ».

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6 Réponses pour “Laïcité (1): pourquoi une loi contre le voile intégral lui serait contraire”

  1. georges gelot a dit :

    les lois de la République éclairées par la notion de respect d’autrui, permettant à chacun de s’adresser à son vis à vis en l’identifiant, devraient mettre un terme aux débats – bâtis ou suscités par l’émotionnel – et lois votées dans l’urgence -.

    l’identification dans le respect de chacun de toute personne, doit s »appliquer dans tout espace public, permettrait d’aborder burqas, cagoules, masques.. sans tomber dans le piège du  » religieux, du sécuritaire,des cultures étrangères… « car ces derniers ne permettent pas tout simplement, de voir le visage de l’ interlocuteur

    L’anonymat d’un courrier n’est pas acceptable et celui du physique de tout interlocuteur éventuel ne doit pas l’être davantage: ce n’est plus une question vestimentaire, d’accoutrement religieux, ou de tradition culturelle, mais un problème de respect mutuel

    évoquer ce respect ne relève pas du débat glauque sur l’identité nationale, mais permet d’aborder la question des valeurs unificatrices , celles sur lesquelles se fonde l’Unité de la République,… débat qui relève d’une autre dimension que celle de l’identité nationale, et aurait le mérite d’éviter les dérapages actuels.

  2. Crab a dit :

    Les voiles; du vent…
    .

    PUDEUR (de la); et de la sociabilité…
    .
    Les chantres du relativisme culturel:
    Ce sont les activistes de la désinformation.
    Leur socle commun:
    Consiste à reprendre et présenter comme une évidence, « une qualité libératrice » qui serait « une qualité essentielle » de la femme voilée ou fantôme dont le propos est de dire: porter le voile ou masquer entièrement mon corps et mon visage « c’est ma pudeur ».
    .
    Pudeur:
    Prétendre que« porter le voile ou masquer entièrement mon corps et mon visage « c’est ma pudeur » révèle  un défaut d’éducation qui se traduit dans les faits par un refus de la sociabilité.  
    .
    L’Å“dipe du citoyen-ne socialisé.
    Suppose une éducation  réussie avec ou sans ses parents (autre référent).
    Réussir son Å“dipe, grâce aux parents ou tout autre  référent, c’est avoir reçut un enseignement de la pudeur, en socialisant leur désir « sauvage », favorisant leur passage dans la vie en société.
    .
    L’aliénation:
    L’accoutrement vestimentaire défini ou justifié  à partir de  la notion de pudeur; est un non sens; c’est exactement l’inverse,c’est  le refus du passage dans la vie en société.
    Mais l’emploie de ce non sens  est symptomatique de la pire des formes du patriarcat, idéologie entièrement bâtie à partir de non sens tous manifestes d’un refus de la vie.
    .

    Crab.
    .
    .
    Nafissa m’écrit:« Le voile est une dignité pour la plupart des femmes qui le portent »: Fin de l’extrait.
    .
    L’indignité c’est de prétendre que les femmes qui ne portent pas le voile sont impudiques; c’est une terminologie ou une définition discriminante et salissante…
    .
    D’autre part je rappelle que le naturisme est une réalité dans notre société; donc montrer son corps nu ne pose aucun problème. (Sans compter les plages ou se côtoient naturistes et maillotés)
    .
    La danse expression du souffle intérieur du corps est le fait de danseurs et de danseuses parfois complètement nus.
    .
    La nudité ne fait pas l’objet d’une négation dans toute société où les hommes et les femmes sont des citoyens cultivés.
    .
    Crab.

  3. ELISA a dit :

    @Crab

    On n’est pas obligé de partager la conception de la culture que propose Crab.
    Je ne vois pas de ra

  4. ELISA a dit :

    @Crab
    On n’est pas obligé de partager la conception de la culture que propose Crab. Je respecte infiniment le naturisme mais on peut être tout à fait cultivé sans partager les principes de ce courant. Je ne vois pas en quoi le fait de porter un voile sur la tête serait un signe d’inculture à moins d’avoir de la culture une conception extrêmement étroite. On peut même pousser plus loin l’analyse et considérer que le degré de culture serait inversement proportionnel à l’ampleur du vêtement!
    Autant dire que la publicité qui s’exhibe lors de la Saint Valentin serait le comble de la culture.

  5. JOS a dit :

    Le débat sur le voile dérape à nouveau, il ne peut en être autrement car il est par essence nauséabond. Le débat tourne rapidement à attiser les préjugés anti-musulmans. C’est bien là le problème.

    C’est n’importe quoi, ainsi on glisse, de façon non innocente, du voile à la burqa pour mieux stigmatiser les musulmans . Certains considèrent que ceux qui portent le voile ou la burqa sont des êtres humains non civilisés, des gens à bannir, à mettre dans des charters pour la lune ou mars.

    Les gens ont le droit de se vêtir comme ils veulent. Le problème de leur identité est simple, il suffit de montrer son visage quand cela est nécessaire.

    Cette fixation sur le voile permet que les gens se détournent des vrais problèmes : faim dans le monde, dictature des spéculateurs et des banques, guerre en Afghanistan et en Irak, massacre des palestiniens, progression du chômage et de la pauvreté alors qu’une minorité se goinfrent ,……

    Vraiment messieurs et mesdames les censeurs ou les racistes vous êtes trop bons avec ces « choses » qui portent un voile ou une burqa, votre grande intelligence devrait vous suggérer de demander d’interdire la fabrication de tout tissu quel qu’en soit la matière. Voilà une solution qui est intelligente.

    Le déferlement contre le voile ne connait pas de limite : l’organisation très pudique « Ni pute-Ni soumise » porte plainte contre le NPA parce qu’il présente une candidate portant le voile . Mais les femmes de Gaza qui accouchent d’enfants difformes ou malades à cause des bombes israëliennes interdites par la convention de Genève ne choquent pas cette organisation si soucieuse du sort des femmes !!!!. Pas plus que les 1400 morts et les milliers de blessés , parmi lesquels une majorité de femmes et d’enfants de GAZA. Comme dirait DE GAULLE : la lutte contre l’imbécilité, vaste programme!!!!!!

    Que les femmes, quelles que soient leur confession ou leur athéisme, portent le foulard pour dire merde à tous ces racistes.

  6. Laurent a dit :

    Une « jurisprudence » Echirolle existe déjà, mais c’est celle de la HALDE:

     »Le groupe socialiste, qui fait partie de la majorité, a pourtant saisi la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) puis la préfecture dès son arrivée. « Juridiquement, rien ne l’empêche de siéger en étant couverte, assure Chumiatcher. Elle ne porte pas atteinte à la laïcité. »

    Echirolles adoube son élue au fichu
    lundi 15 février 2010 (21h23)
    de Camille Neveux

    Besma Mechta, communiste « musulmane et laïque », a fait accepté son foulard par presque tous les habitants.

    Elle ne porte pas un voile. Mais un « turban » ou un « fichu », comme elle l’appelle parfois. Au pied de son immeuble grisâtre situé en lisière d’une cité d’Echirolles (Isère), Besma Mechta retire son bonnet noir. Quelques flocons de neige volent. Son long foulard rose pâle illumine son visage poupin. « Vous voyez, je ne suis pas voilée, murmure-t-elle. C’est juste un bout de tissu qui me couvre la tête. »

    Elue sur la liste communiste dans cette ville de 35.000 habitants, en proche banlieue de Grenoble, Besma siège au conseil municipal avec son « fichu » depuis bientôt deux ans. Aujourd’hui, « tout se passe bien », respire-t-elle. Mais sa présence après les élections en a irrité plus d’un. « J’ai pourtant fait campagne avec mon fichu. Je n’ai trompé personne. Les électeurs ont voté pour moi en connaissance de cause. »

    En cette mère de quatre enfants, âgée de 32 ans, auxiliaire de vie la journée, impliquée dans la vie associative de la ville le soir, ils n’ont donc vu que la jeune femme au foulard. Aujourd’hui, Besma sourit. Cette image ne lui colle plus à la peau. Quelques Echirollois interrogés au débotté assurent qu’elle porte son fichu « de manière discrète, pas agressive », et que cela « ne les dérange pas ». Les élus de la ville, dont certains avaient exprimé leur réticence au début de la mandature, louent aujourd’hui une jeune femme « intégrée », « ouverte », « très impliquée » dans le festival municipal, Cité plurielle, consacré chaque année au thème du « vivre ensemble ». « Le symbole d’un pas en avant »

    Emmanuel Chumiatcher, adjoint socialiste à l’aménagement urbain, est de ceux-là. « Par le travail qu’elle fait, de la manière dont elle le fait, elle n’est suspectée par personne de prosélytisme ou d’islamisme, affirme-t-il. Quand elle se déplace avec les élus, elle n’est pas vue différemment des autres. On la regarde en tant que personne. » Le groupe socialiste, qui fait partie de la majorité, a pourtant saisi la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) puis la préfecture dès son arrivée. « Juridiquement, rien ne l’empêche de siéger en étant couverte, assure Chumiatcher. Elle ne porte pas atteinte à la laïcité. »

    D’autres, comme Thierry Labelle, élu Modem dans l’opposition, ont affirmé dès le début « qu’elle apportait bien plus aux autres femmes musulmanes au conseil municipal qu’en restant chez elle ». C’est également l’avis du maire PCF de la commune, Renzo Sulli, qui a rappelé à ses administrés inquiets que son élue est une « militante laïque ». Elle est « le symbole d’un pas en avant », qui doit « servir d’exemple, ouvrir la porte à tous les autres », écrit-il dans une longue lettre.

    Aujourd’hui, Besma Mechta ne comprend pas que la candidate voilée du NPA dans le Vaucluse déchaîne autant les passions. « On peut être musulmane et laïque. Je le suis. En tant qu’élue, je ne me revendique pas comme celle qui porte le voile. » Sur son histoire, sa pratique de la religion musulmane, le pourquoi de l’existence de ce foulard? « Je n’ai pas à dévoiler mon cheminement personnel », se raidit-elle. C’est sa seule limite. Avec celle de ne pas trop parler à la presse, à cause des « pressions », du « climat ». « Je veux avant tout protéger mes enfants. Le téléphone n’arrête pas de sonner. Ils sont inquiets, il faut leur expliquer tout ça. » Ça? Avoir une maman élue, musulmane et qui porte le foulard. A eux, cela ne leur paraît pas bizarre.

    http://www.lejdd.fr/Politique/Actualite/Echirolles-adoube-son-elue-au-fichu-172319/

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