23 Oct 2017

Quand les compromis diplomatiques ignorent les réalités du terrain

 Les Accords de Paris furent, à de rares exceptions près, très positivement accueillis par la plupart des observateurs et leur mise en œuvre par l’APRONUC (Autorité Provisoire des Nations Unies au Cambodge) eut droit le plus souvent à des évaluations très positives. Aujourd’hui, des analyses plus nuancées ont été publiées en particulier dans le cadre de travaux comparant plusieurs opérations de maintien de la paix des Nations Unies.

Pour ma part, ce n’est pas comme politologue ou comme intellectuel, au sens que Malraux donnait à ce mot, mais c’est tout simplement comme être humain, que je ne peux partager ce degré de satisfaction que j’ai pu entendre.

Mon niveau, celui où je me suis tenu et où je me tiens encore, c’est celui que j’ai perçu comme étant le niveau des survivants de l’holocauste cambodgien. C’est aussi celui d’un Européen honteux d’avoir vu des pays qui me sont particulièrement chers, la Belgique et la France, punir avec d’autres les Cambodgiens d’avoir été libérés par les Vietnamiens en adoptant à l’ONU les positions que l’on sait. Si depuis 28 ans, j’entretiens avec ma troisième patrie – au sens où Cicéron entendait ce mot : l’endroit où on se sent bien – un lien si intense, c’est comme une manière de demander pardon pour le mal que nous avons fait, pardon pour l’injustice que nous avons commise depuis le confort des chancelleries où on joue le sort des peuples comme des pions sur un jeu d’échec. Jamais, jamais, je ne pourrai m’accommoder du cynisme d’un Henry Kissinger soutenant le coup d’Etat de 1970 ou d’un Zbigniew Brzezinski, conseiller à la sécurité nationale de Jimmy Carter organisant au Cambodge une guerre par procuration.

Les ombres des disparus hantent les rizières devenues des charniers et les murs des pagodes et des écoles transformées en centres de torture. Elles nous interrogent, nous Occidentaux : « pourquoi avez-vous traité ainsi ceux que nous avons laissés derrière nous ? »

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13 Juil 2011

Un débat fait rage au Cambodge. Il concerne l’ampleur des poursuites auxquelles devraient procéder les Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens (CETC), cette juridiction conjointe entre l’ONU et la Justice cambodgienne. De nombreuses ONG, cambodgiennes mais surtout occidentales, accusent le gouvernement de faire pression sur les CETC pour qu’elles n’aillent pas au-delà des poursuites engagées contre les personnes qui font l’objet des dossiers 001 (Duch) et 002 (Khieu Samphan, Nuon Chea, Ieng Sary, Khieu Thirith). Le Premier ministre, M. Hun Sen, s’est en effet déclaré hostile à toute extension des poursuites. Ce débat se développe dans la presse locale, surtout celle qui est publiée en anglais et en khmer par des ressortissants étrangers, mais également au sein des CETC elles-mêmes, puisque les deux magistrats instructeurs (l’Allemand et le Cambodgien), accusés d’obéir au gouvernement, s’opposent au procureur britannique qui les a accusés publiquement de ne pas avoir poussé leurs investigations de manière appropriée.

J’entends remettre ce débat dans une perspective historique qui semble échapper, volontairement ou non, à pas mal de journalistes occidentaux. Entendons-nous d’abord sur les termes. La Justice, celle que les humains mettent en oeuvre dans les cours et tribunaux, veille au respect et à l’application de la loi. Elle est matière à débats et interprétations. Elle tend à traiter tous les justiciables sous le même regard. On connaît ses limites et ses faiblesses, qu’il s’agisse de pratiquer le droit continental ou la common law. L’équité est une exigence morale qui appelle un exercice de la Justice impartial, honnête et égal pour tous, en excluant toute forme d’arbitraire tant dans le choix des personnes poursuivies que dans celui des sanctions appliquées. Quant à la pacification, il ne s’agit pas, bien entendu, de la paix des prisons et des cimetières imposée par le vainqueur, mais de la réintégration négociée dans une société rassemblée des composantes jusque-là en conflit. C’est avec un tel entendement de ces trois termes que je m’exprimerai sur cette question délicate et très controversée du nombre d’anciens responsables du Kampuchea démocratique qui devraient faire l’objet de poursuites.

Au préalable, je voudrais quand même rappeler, tant la mémoire semble courte ou sélective, que ceux qui, aujourd’hui, réclament des poursuites à l’égard de personnes en dehors des dossiers 001 et 002, sont presque toujours les mêmes qui, en 1991-1993, réclamaient à grands cris le respect des Accords de paix signés à Paris il y a bientôt vingt ans. Or, s’agissant des Khmers rouges, ces Accords étaient muets sur les génocides, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre commis par le Kampuchea démocratique. Ces termes-là étaient absents des textes. Bien pire, ceux-ci organisaient la réintégration complète et une amnistie de facto de tous les dirigeants et cadres de ce régime. Si les Khmers rouges ne s’étaient pas retirés eux-mêmes du processus prévu par les Accords, ils auraient pu participer aux élections de 1993 et leurs chefs historiques auraient pu être élus. Il n’y aurait jamais eu de procès.  C’était la volonté de la coalition sino-occidentale qui a dicté des Accords de paix qui, il faut en convenir, n’ont pas apporté la paix.

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14 Déc 2010

(intervention au colloque organisé sur le génocide cambodgien à l’Université Paris 8, du 9 au 11 décembre)

Il est fréquent de lire, sous des plumes occidentales, qu’il est bien tard, trente ans après les faits, pour juger aujourd’hui les responsables de ce que Pierre Vidal-Naquet a appelé « le troisième génocide du 20e siècle.»1 Et d’en attribuer tout aussitôt la responsabilité aux seuls Cambodgiens et en particulier aux dirigeants dont certains furent eux-mêmes des Khmers rouges.

C’est aller un peu vite en besogne et prendre de grandes libertés avec les faits. Si, au regard d’une tragédie d’une ampleur exceptionnelle, l’impunité de ses responsables fut exceptionnellement longue, cela s’explique en premier lieu par les choix géopolitiques des Occidentaux entre 1979 et 1991. Cela s’explique ensuite par l’échec de la mission des Nations Unies à pacifier le pays entre 1991 et 1993. Cela s’explique enfin par le temps qu’il a fallu après le départ de l’APRONUC pour arriver à la paix et à la possibilité de se saisir des dirigeants du Kampuchea Démocratique encore en vie.

Quant à assimiler tous les communistes cambodgiens à ceux qui sont entrés dans l’Histoire sous le nom infâme de « Khmers rouges », c’est procéder à un amalgame entre des femmes et des hommes qui aspiraient à des changements politiques et sociaux nécessaires et ceux dont ils ne partagaient ni les méthodes, ni les utopies meurtrières. Il est bon de rappeler, comme l’ont fait les magistrats instructeurs du procès du directeur de S21, que 75% de ses victimes étaient des communistes dont beaucoup avaient commis l’imprudence d’exprimer leur désaccord sur les moyens mis en oeuvre et sur les méthodes employées.

Mon propos, dans ce colloque, sera de relever et d’expliquer les étapes de cette longue quête d’une Justice qui, contrairement aux commentaires de certains observateurs étrangers, est attendue par l’immense majorité des survivants de cette tragédie hors du commun.

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