24 Oct 2016

Le Ministère cambodgien des Affaires étrangères et l’Ambassade de France à Phnom Penh ont organisé conjointement une séance académique pour marquer le 25e anniversaire des Accords de Paris, signés le 23 octobre 1991. La tonalité de la majorité des interventions relevait des propos convenus sur le « succès » de ces Accords. Toutefois, le Ministre cambodgien lui-même a tenu à indiquer :

« Pour celles et ceux qui, demeurés au Cambodge, survécurent à la tragédie du régime de Pol Pot et se réjouirent d’avoir été libérés de la tyrannie, les Accords de Paris constituent une étape dans un processus entamé le 7 janvier 1979. Pas une fin en soi. Une étape, parce que tout ce qui a précédé était incompréhensible à nos yeux : la négation par la communauté occidentale des crimes de masse commis dans notre pays, le maintien d’un dirigeant Khmer rouge comme représentant du Cambodge à l’ONU, la décision d’interdire toute aide au développement à un pays totalement détruit et à une société disloquée ayant perdu ses repères et ses élites, tout cela fut décidé dans le cadre des Nations Unies. Telle fut la réalité diplomatique des années qui ont suivi notre libération, de 1980 à 1991. J’ai eu l’occasion de le dire il y a quelques semaines devant l’assemblée générale de l’ONU, il y a pour nous un passé qui ne passe pas. Nous avons pris conscience de l’instrumentalisation du thème de la démocratie et de celui des droits de l’Homme selon les opportunités géopolitiques du moment. Et il est des Etats qui peuvent tout se permettre sans jamais être condamnés. Ce ne sont pas les principes qui guident les relations internationales, ce sont les intérêts du moment. C’est donc avec cette lucidité qu’il nous faut regarder, 25 ans après, ce qu’ont représenté les Accords de Paris ».

Pour ma part, j’ai proposé une lecture critique des Accords de Paris et de la manière dont ils ont été mis en oeuvre par l’Autorité Provisoire des Nations Unies au Cambodge (APRONUC) dont j’étais un consultant :

Les Accords de Paris furent, à de rares exceptions près, très positivement accueillis par la plupart des observateurs et leur mise en œuvre par l’APRONUC eut droit le plus souvent à des évaluations très positives. Aujourd’hui, des analyses plus nuancées ont été publiées en particulier dans le cadre de travaux comparant plusieurs opérations de maintien de la paix des Nations Unies.

Pour ma part, ce n’est pas comme politologue ou comme intellectuel, au sens que Malraux donnait à ce mot, mais c’est tout simplement comme être humain, que je ne peux partager ce degré de satisfaction que j’ai pu entendre.

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26 Juil 2011

Phnom Penh, 26 juillet. J’apprends à l’instant le décès de deux amis, à quatre jours de distance, début juin, en Belgique.  Je suis bouleversé. Le Cambodge leur doit beaucoup. Il y a encore des ferries qui traversent le Mékong et le Tonle Sap avec une petite plaque vissée sur un panneau : « don d’Oxfam-Belgique ». Guy avait travaillé dans la construction navale. Son épouse travaillait comme volontaire à Oxfam-Belgique. Après la libération du pays de la barbarie polpotiste, en 1979,  ils se sont dépensés sans compter pour  apporter de l’aide au Cambodge. Ils sont allés à Hong Kong et à Singapour pour acheter des ferries qui permettraient la traversée des deux grands fleuves et rétabliraient ainsi quelques communications.

Pendant 25 ans, Lucile n’a pas cessé d’oeuvrer pour le Cambodge. Elle a soutenu la création en 1986 d’une ONG intitulée PADEK, « partnership for the development in Kampuchea » avec l’aide d’autres ONGs du réseau international Oxfam. Sur le conseil de Lucile, lors de ma première visite au Cambodge en 1989, j’ai rencontré les animateurs de PADEK. Déjà, tous les efforts tendaient à ce que cette ONG soit prise en main par des Cambodgiens eux-mêmes. Et ce processus aboutira lorsque Chanthou Boua en deviendra la directrice peu après.

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13 Juil 2011

Un débat fait rage au Cambodge. Il concerne l’ampleur des poursuites auxquelles devraient procéder les Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens (CETC), cette juridiction conjointe entre l’ONU et la Justice cambodgienne. De nombreuses ONG, cambodgiennes mais surtout occidentales, accusent le gouvernement de faire pression sur les CETC pour qu’elles n’aillent pas au-delà des poursuites engagées contre les personnes qui font l’objet des dossiers 001 (Duch) et 002 (Khieu Samphan, Nuon Chea, Ieng Sary, Khieu Thirith). Le Premier ministre, M. Hun Sen, s’est en effet déclaré hostile à toute extension des poursuites. Ce débat se développe dans la presse locale, surtout celle qui est publiée en anglais et en khmer par des ressortissants étrangers, mais également au sein des CETC elles-mêmes, puisque les deux magistrats instructeurs (l’Allemand et le Cambodgien), accusés d’obéir au gouvernement, s’opposent au procureur britannique qui les a accusés publiquement de ne pas avoir poussé leurs investigations de manière appropriée.

J’entends remettre ce débat dans une perspective historique qui semble échapper, volontairement ou non, à pas mal de journalistes occidentaux. Entendons-nous d’abord sur les termes. La Justice, celle que les humains mettent en oeuvre dans les cours et tribunaux, veille au respect et à l’application de la loi. Elle est matière à débats et interprétations. Elle tend à traiter tous les justiciables sous le même regard. On connaît ses limites et ses faiblesses, qu’il s’agisse de pratiquer le droit continental ou la common law. L’équité est une exigence morale qui appelle un exercice de la Justice impartial, honnête et égal pour tous, en excluant toute forme d’arbitraire tant dans le choix des personnes poursuivies que dans celui des sanctions appliquées. Quant à la pacification, il ne s’agit pas, bien entendu, de la paix des prisons et des cimetières imposée par le vainqueur, mais de la réintégration négociée dans une société rassemblée des composantes jusque-là en conflit. C’est avec un tel entendement de ces trois termes que je m’exprimerai sur cette question délicate et très controversée du nombre d’anciens responsables du Kampuchea démocratique qui devraient faire l’objet de poursuites.

Au préalable, je voudrais quand même rappeler, tant la mémoire semble courte ou sélective, que ceux qui, aujourd’hui, réclament des poursuites à l’égard de personnes en dehors des dossiers 001 et 002, sont presque toujours les mêmes qui, en 1991-1993, réclamaient à grands cris le respect des Accords de paix signés à Paris il y a bientôt vingt ans. Or, s’agissant des Khmers rouges, ces Accords étaient muets sur les génocides, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre commis par le Kampuchea démocratique. Ces termes-là étaient absents des textes. Bien pire, ceux-ci organisaient la réintégration complète et une amnistie de facto de tous les dirigeants et cadres de ce régime. Si les Khmers rouges ne s’étaient pas retirés eux-mêmes du processus prévu par les Accords, ils auraient pu participer aux élections de 1993 et leurs chefs historiques auraient pu être élus. Il n’y aurait jamais eu de procès.  C’était la volonté de la coalition sino-occidentale qui a dicté des Accords de paix qui, il faut en convenir, n’ont pas apporté la paix.

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26 Juin 2011

Ce lundi 27 juin 2011, s’ouvre à Phnom Penh, le procès des dirigeants encore en vie du Kampuchea démocratique, le régime des Khmers rouges dirigés par Pol Pot. Ce fut un des plus barbares du XXe siècle. Les crimes commis n’ont de comparables que ceux de l’Allemagne nazie. Un des survivants d’Auschwitz, Primo Levi, écrivait à ce propos, « On nous demande souvent, comme si notre passé nous conférait un pouvoir prophétique, si « Auschwitz » reviendra : s’il se produira d’autres exterminations en masse, unilatérales, systématiques, mécanisées, voulues à un niveau gouvernemental, perpétrées sur des populations innocentes et désarmées, et légitimées par la doctrine du mépris. Par bonheur, nous ne sommes pas prophètes, mais il est possible de dire quelque chose : qu’une tragédie semblable, presque ignorée en Occident, a eu lieu autour de 1975 au Cambodge. »

Il faut donc se réjouir de l’ouverture de ce procès, important pour toute l’humanité, même s’il survient trente ans après les faits. Trente longues années d’impunité dont les Occidentaux et les Chinois portent la plus grande responsabilité, puisque c’est une coalition sino-occidentale qui a sanctionné le peuple cambodgien pour avoir été libéré de la barbarie des Khmers rouges par le Vietnam et qui a choisi de soutenir Pol Pot et ses complices pendant les dix années qui ont suivi leur chute, puisqu’il a fallu encore dix ans avant que le pays soit pacifié par les soins du gouvernement cambodgien, l’ONU ayant échoué dans cette mission et puisque six années de négociations avec l’ONU ont encore été nécessaires avant que soit mis en place un tribunal ad hoc lequel a eu besoin d’une bonne année avant d’être opérationnel fin juin 2007. Entretemps, Pol Pot, Son Sen (ministre de la Défense et responsable du Santebal, la Gestapo ou la Tchéka/KGB du Parti Communiste du Kampuchea), Yun Yat (ministre), Thiounn Thioeunn (ministre), Ta Mok (chef du commandement militaire) et son adjoint Kaè Pauk  (responsable des 100.000 morts des massacres de la zone est) sont morts. Ils exerçaient les plus hautes responsabilités avant 1979. Ils avaient tous bénéficié de la protection de la communauté internationale entre 1979 et 1993. Son Sen faisait même partie, avec Khieu Samphan, du Conseil National Suprême créé par les Accords de Paris (1991) et chargé d’incarner, pendant la période de transition, la souveraineté nationale !

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15 Juin 2011

Voici la version française du texte posté il y a quelques jours en anglais.

Fin mai, deux journées d’audience se sont tenues à la Cour Internationale de Justice, à La Haye, Pays-Bas. A l’ordre du jour, la requête introduite par le Cambodge en vue d’obtenir des mesures  conservatoires dans le cadre d’une « Demande en interprétation de l’arrêt du 15 juin 1962 en l’affaire du Temple de Préah Vihear (Cambodge c. Thaïlande) ».

Pendant ces deux journées, les représentants de la Thaïlande ont tenté de convaincre la Cour que ce pays a toujours été désireux d’entretenir des relations de paix et d’amitié avec le Cambodge et que cette « tradition pacifiste » est une valeur fondamentale de la politique étrangère thaïlandaise.

Selon l’Ambassadeur Plasai, la  politique étrangère de la Thaïlande – ou le Siam, ainsi qu’il s’appelait autrefois – « s‘inscrit dans le cadre d’une longue et traditionnelle diplomatie thaïlandaise qui est avant tout une diplomatie pacifiste. » Et il a essayé de démontrer à la Cour que « le tableau du grand méchant loup qui guette le petit agneau que le Cambodge essaie de peindre est tout à fait faux. » Cet effort pour donner de la Thaïlande une image très positive fut poursuivi par le professeur Alain Pellet, un des conseils français du Gouvernement de Bangkok. Tous deux usèrent d’une méthode bien classique pour parvenir à leurs fins : mentir par omission. Mais les faits historiques sont là.

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04 Juin 2011

Dix ONG cambodgiennes viennent d’entamer une campagne pour dénoncer les conditions qu’impose l’Union européenne (UE) dans la négociation d’un accord de libre-échange avec l’Inde. Ces ONG, qui sont toutes impliquées dans l’aide aux malades atteints du sida, ont adressé mercredi une lettre à toutes les ambassades à Phnom Penh pour souligner que les exigences de l’Union européenne en matière de droits de propriété intellectuelle vont avoir pour conséquence de réduire l’accès aux versions génériques des traitements antirétroviraux qui sont d’un prix plus abordable.

Les médicaments génériques produits en Inde et dans quelques autres pays émergents (Afrique du Sud, Brésil, par ex.) ont permis depuis une dizaine d’années aux gens qui souffrent du sida dans les pays pauvres de recourir à un traitement qui, sans cela, leur était inaccessible. D’après le Phnom Penh Post, au Cambodge, selon le « Cambodian People Living with HIV/AIDS Network », grâce à la production de médicaments génériques, le prix d’un traitement antirétroviral de base est passé de 10.000 $ à 80 $ par an. Plus de soixante-dix mille personnes sont atteintes du sida au Cambodge et quarante mille suivent un tel traitement avec des médicaments dont 85% viennent de l’Inde.

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17 Avr 2011

Phnom Penh, 17 avril 1975 – 17 avril 2011

Aujourd’hui, il y a 36 ans, entraient dans Phnom Penh les soldats dont les chefs s’appelaient Pol Pot, Nuon Chea, Khieu Samphan, Ieng Sary. Une guerre de cinq ans s’achevait. Elle avait fait entre 600.000 et 800.000 morts (sur 8 millions d’habitants). Le Cambodge était désormais inscrit comme le pays ayant été le plus bombardé de toute l’histoire de l’humanité, ainsi que l’ont révélé les chiffres rendus publics sous la présidence de W. Clinton.

Le 17 avril 1975 commençait ce que Pierre Vidal-Naquet a appelé « le troisième génocide du siècle », une tragédie qui se traduisait, trois ans, huit mois et vingt jours plus tard, par la mort de 2.200.000 personnes. Un pays tout entier a été transformé par des idéologues sans le moindre souci pour la personne humaine, en un immense goulag. Travaux forcés, sous-alimentation délibérée, refus de soigner les malades, climat de terreur, élimination physique comme méthode de gouvernement, déportations successives, tortures et massacres.

Lorsque ce régime, qui véhiculait une idéologie aberrante tout à la fois autarcique et irrédentiste, collectiviste et raciste, a été renversé par un Vietnam dont il mettait gravement en cause la sécurité nationale, 90 % des personnes ayant acquis un degré de qualification et de formation avaient disparus, la santé mentale et physique des survivants était gravement altérée, la société était déstructurée, une formidable perte de sens affectait un peuple de survivants.

Ces évènements d’une intensité dramatique exceptionnelle sont victimes, en France, d’une sorte d’oubli. Dans un pays qui a inscrit dans sa culture un étonnant souci de la mémoire, celle-ci s’avère manifestement très sélective. Rares sont les ouvrages consacrés à la tragédie cambodgienne. Au regard des travaux publiés en langue anglaise, le nombre d’études sur l’histoire du Cambodge contemporain dont les auteurs sont francophones est dérisoire. Est-ce parce que la France porte sa part de responsabilités dans le destin d’un peuple qu’elle a colonisé, dont nombre d’intellectuels ont soutenu les génocidaires – on se souvient des titres se félicitant, il y a aujourd’hui 36 ans, de la « libération » de Phnom Penh – dont les gouvernements successifs ont participé à la punition collective qui fut infligée pendant dix ans, à partir de 1979, à un peuple martyr, coupable d’avoir été libéré de la tyrannie par un pays qui n’appartenait pas au camp occidental ?

17 avril 1975. Une date maudite pour un peuple qui m’est cher.

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