17 Avr 2011

Phnom Penh, 17 avril 1975 – 17 avril 2011

Aujourd’hui, il y a 36 ans, entraient dans Phnom Penh les soldats dont les chefs s’appelaient Pol Pot, Nuon Chea, Khieu Samphan, Ieng Sary. Une guerre de cinq ans s’achevait. Elle avait fait entre 600.000 et 800.000 morts (sur 8 millions d’habitants). Le Cambodge était désormais inscrit comme le pays ayant été le plus bombardé de toute l’histoire de l’humanité, ainsi que l’ont révélé les chiffres rendus publics sous la présidence de W. Clinton.

Le 17 avril 1975 commençait ce que Pierre Vidal-Naquet a appelé « le troisième génocide du siècle », une tragédie qui se traduisait, trois ans, huit mois et vingt jours plus tard, par la mort de 2.200.000 personnes. Un pays tout entier a été transformé par des idéologues sans le moindre souci pour la personne humaine, en un immense goulag. Travaux forcés, sous-alimentation délibérée, refus de soigner les malades, climat de terreur, élimination physique comme méthode de gouvernement, déportations successives, tortures et massacres.

Lorsque ce régime, qui véhiculait une idéologie aberrante tout à la fois autarcique et irrédentiste, collectiviste et raciste, a été renversé par un Vietnam dont il mettait gravement en cause la sécurité nationale, 90 % des personnes ayant acquis un degré de qualification et de formation avaient disparus, la santé mentale et physique des survivants était gravement altérée, la société était déstructurée, une formidable perte de sens affectait un peuple de survivants.

Ces évènements d’une intensité dramatique exceptionnelle sont victimes, en France, d’une sorte d’oubli. Dans un pays qui a inscrit dans sa culture un étonnant souci de la mémoire, celle-ci s’avère manifestement très sélective. Rares sont les ouvrages consacrés à la tragédie cambodgienne. Au regard des travaux publiés en langue anglaise, le nombre d’études sur l’histoire du Cambodge contemporain dont les auteurs sont francophones est dérisoire. Est-ce parce que la France porte sa part de responsabilités dans le destin d’un peuple qu’elle a colonisé, dont nombre d’intellectuels ont soutenu les génocidaires – on se souvient des titres se félicitant, il y a aujourd’hui 36 ans, de la « libération » de Phnom Penh – dont les gouvernements successifs ont participé à la punition collective qui fut infligée pendant dix ans, à partir de 1979, à un peuple martyr, coupable d’avoir été libéré de la tyrannie par un pays qui n’appartenait pas au camp occidental ?

17 avril 1975. Une date maudite pour un peuple qui m’est cher.

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28 Fév 2011

 

Communication de Raoul Marc Jennar à la rencontre organisée sur ce thème par Littérature et atelier de réflexion contemporaine (L&ARC), à Romainmôtier, Suisse, 25-27 février 2011.

Voici bientôt 25 ans que j’entretiens avec le peuple du Cambodge une relation d’amitié qui confine à la complicité sans jamais tomber dans la complaisance. J’y ai effectué de multiples séjours. J’y ai vécu et travaillé et j’effectue encore actuellement des séjours prolongés comme conseiller du gouvernement. Pour ce qui concerne le sujet de notre rencontre, je souhaite rappeler que j’ai été pendant plusieurs années responsable au bureau de l’UNESCO à Phnom Penh d’un progamme intitulé « culture de paix au Cambodge, » ce qui m’a amené à rencontrer tous les milieux d’une société qui demeure à bien des égards une société éclatée.

Je voudrais, en préambule de mon propos, souligner à quel point il me semble important de demeurer conscient, quand on parle d’un pays comme celui-là, que nous le regardons avec des yeux d’Occidentaux et que ces lunettes-là peuvent nous amener à ne pas voir la réalité dans toute sa spécificité.

Aux trois mots, réconciliation, pardon, réparation, font immédiatement écho, dans mon esprit, trois autres mots que je veux associer aux premiers non pas, pour les opposer, mais pour les mettre en parallèle : impunité, oubli, indemnisation.

Il me paraît en effet nécessaire d’appréhender les deux faces d’une même problématique, thème par thème. Comment concilier réconciliation et lutte contre l’impunité ? Comment importer en terre bouddhiste une notion de pardon assimilée à celle de l’oubli ? Comment faire la part des choses entre la question de la réparation et les attentes en termes d’indemnités ?

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10 Fév 2011

En septembre 2010, 318 Cambodgien-ne-s sont licencié-e-s. Leur faute ? Avoir manifesté pour demander une augmentation salariale. La Justice et le gouvernement du Cambodge ont demandé leur réintégration. Mais les employeurs continuent à faite la sourde oreille. Voilà donc plus de quatre mois qu’elles-ils attendent d’être réintégré-e-s à leur poste de travail.

Du 13 au 16 septembre 2010, une grève nationale rassemble plus de 200.000 personnes travaillant dans 90 usines d’habillement – soit la moitié des travailleurs-ses du secteur – pour exiger une hausse du salaire minimum à un niveau vital.

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14 Déc 2010

(intervention au colloque organisé sur le génocide cambodgien à l’Université Paris 8, du 9 au 11 décembre)

Il est fréquent de lire, sous des plumes occidentales, qu’il est bien tard, trente ans après les faits, pour juger aujourd’hui les responsables de ce que Pierre Vidal-Naquet a appelé « le troisième génocide du 20e siècle.»1 Et d’en attribuer tout aussitôt la responsabilité aux seuls Cambodgiens et en particulier aux dirigeants dont certains furent eux-mêmes des Khmers rouges.

C’est aller un peu vite en besogne et prendre de grandes libertés avec les faits. Si, au regard d’une tragédie d’une ampleur exceptionnelle, l’impunité de ses responsables fut exceptionnellement longue, cela s’explique en premier lieu par les choix géopolitiques des Occidentaux entre 1979 et 1991. Cela s’explique ensuite par l’échec de la mission des Nations Unies à pacifier le pays entre 1991 et 1993. Cela s’explique enfin par le temps qu’il a fallu après le départ de l’APRONUC pour arriver à la paix et à la possibilité de se saisir des dirigeants du Kampuchea Démocratique encore en vie.

Quant à assimiler tous les communistes cambodgiens à ceux qui sont entrés dans l’Histoire sous le nom infâme de « Khmers rouges », c’est procéder à un amalgame entre des femmes et des hommes qui aspiraient à des changements politiques et sociaux nécessaires et ceux dont ils ne partagaient ni les méthodes, ni les utopies meurtrières. Il est bon de rappeler, comme l’ont fait les magistrats instructeurs du procès du directeur de S21, que 75% de ses victimes étaient des communistes dont beaucoup avaient commis l’imprudence d’exprimer leur désaccord sur les moyens mis en oeuvre et sur les méthodes employées.

Mon propos, dans ce colloque, sera de relever et d’expliquer les étapes de cette longue quête d’une Justice qui, contrairement aux commentaires de certains observateurs étrangers, est attendue par l’immense majorité des survivants de cette tragédie hors du commun.

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12 Août 2010

Hier soir, à Phnom Penh, dans le quartier de Stung Mean Chey, en présence du maire local et à l’initiative de l’unité des relations publiques des Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens – c’est le nom officiel du tribunal qui juge les dirigeants Khmers rouges – j’ai participé à une séance d’information destinée à expliquer au public les raisons d’être et le fonctionnement de ce tribunal et à expliquer le jugement et le verdict du premier procès qui vient de se terminer. La séance a commencé vers 19h, la nuit était tombée et c’est dans une certaine obscurité que nous nous sommes adressés à environ 200 personnes. Des séances comme celle-là, il y en a dans tout le pays et elles réunissent chaque fois plusieurs centaines de personnes. Un beau démenti à ceux qui proclament que tout le monde se moque du procès.

Je vous invite à regarder la petite vidéo amateur réalisée à cette occasion.

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15 Juil 2010

Le 26 juillet, nous connaitrons le verdict du tribunal qui doit juger Kaing Guek Eav, alias Duch, le directeur du centre de sécurité S21 pendant la période du Kampuchea démocratique. Ce sera un moment historique. Pour les victimes, pour le peuple cambodgien, pour l’humanité toute entière blessée par les crimes exceptionnels commis au Cambodge entre 1975 et 1979.

Duch est accusé de crime contre l’humanité, c’est-à-dire qu’il est, au regard du droit pénal international, responsable des crimes suivants qui ont toujours été commis sous son autorité et auxquels, dans certains cas, il a personnellement participé : meurtre, extermination, réduction en esclavage, viol, emprisonnement, torture, persécution pour des motifs politiques et raciaux. Il est également accusé de violations graves des Conventions de Genève contre des Vietnamiens civils et prisonniers de guerre. Les faits ont été établis et les preuves ont été apportées.

On le constate, au regard de ce qui s’est passé au Cambodge entre 1975 et 1979, c’est surtout le droit pénal international qui s’applique. Et Duch ne peut y échapper.

Les victimes de Duch ont connu des souffrances immenses. Pour les quelques survivants de S21, pour les familles de ceux qui ont été martyrisés par Duch, il serait normal que la peine maximale prévue par la loi lui soit appliquée. On comprend parfaitement cette attente. Mais la Justice, ce n’est pas la vengeance. La Justice, qui est toujours imparfaite puisqu’elle est humaine, c’est la recherche, dans la sérénité, de la peine la plus équitable possible.

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30 Juin 2010

Janvier 1979, l’armée vietnamienne et des milliers d’insurgés cambodgiens mettent fin au régime de Pol Pot et de ses complices. Le Cambodge est ramené à l’âge de pierre. Plus d’un quart de la population a disparu. Les forces vives du pays sont dans les charniers.
La société est traumatisée et déstructurée, les infrastructures anéanties. Une coalition avec, derrière la Chine et les États-Unis, les pays d’Asie du Sud-Est et d’Europe décrète un embargo sur le pays et décide que les seuls représentants légaux du peuple cambodgien sont ses bourreaux : les Khmers rouges. Elle reconstitue l’armée de Pol Pot. Ces choix vont affecter profondément et durablement la vie du peuple cambodgien. Dix ans plus tard, les accords de paix n’apportent pas la paix, mais permettent au Cambodge de réintégrer la communauté internationale. Il revient aux Cambodgiens de pacifier eux-mêmes le pays. La paix et la stabilité politique qui suivent permettent de donner une impulsion nouvelle à la reconstruction, à un démarrage économique et à juger quelques-uns des responsables d’une des plus grandes tragédies du XXe siècle. Ce livre raconte ces trente années. (Présentation en format PDF ici) Lire la suite »

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