12 Sep 2011

Hier  dimanche ont eu lieu les funérailles de Vann Nath. Voici la traduction de l’éloge funèbre prononcé, en khmer, par son ami, le cinéaste Rithy Panh (the English version follows the French one).

Nath,

Tu es parti trop tôt. 

Il y a des salauds qui ont la peau dure et la vie longue. 

Toi, tu savais les affronter.

Il y a des hypocrites qui ont la langue bien pendue et insultent la mémoire de leurs mots indécents. 

Toi, tu savais leur répondre.

Tu étais un modèle d’intégrité et de courage.   

Tu domptais ta colère, tu calmais la mienne. Tu n’as pas choisi cette vie de grand témoin de l’Histoire qui fut la tienne mais tu l’as assumée jusqu’au bout.

Quand Nuon Chea et Son Sen déclaraient que S21 était une invention des Vietnamiens, tu encaissais avec abnégation. Et tu reprenais ton travail de témoin, sans jamais renoncer, malgré les cauchemars. Ta victoire, notre victoire, fut le jour où Khieu Samphan reconnut que S21 était une institution d’Etat. Ce jour-là, je t’ai vu sourire.

La qualité et la précision de tes récits étaient irremplaçables. Tu ne décrivais pas seulement la vie des détenus à S21 mais tout le processus de déshumanisation qui était mis en œuvre pour vous effacer, pour vous réduire en poussière. Ta mémoire signe l’échec des Khmers rouges. 

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17 Avr 2011

Phnom Penh, 17 avril 1975 – 17 avril 2011

Aujourd’hui, il y a 36 ans, entraient dans Phnom Penh les soldats dont les chefs s’appelaient Pol Pot, Nuon Chea, Khieu Samphan, Ieng Sary. Une guerre de cinq ans s’achevait. Elle avait fait entre 600.000 et 800.000 morts (sur 8 millions d’habitants). Le Cambodge était désormais inscrit comme le pays ayant été le plus bombardé de toute l’histoire de l’humanité, ainsi que l’ont révélé les chiffres rendus publics sous la présidence de W. Clinton.

Le 17 avril 1975 commençait ce que Pierre Vidal-Naquet a appelé « le troisième génocide du siècle », une tragédie qui se traduisait, trois ans, huit mois et vingt jours plus tard, par la mort de 2.200.000 personnes. Un pays tout entier a été transformé par des idéologues sans le moindre souci pour la personne humaine, en un immense goulag. Travaux forcés, sous-alimentation délibérée, refus de soigner les malades, climat de terreur, élimination physique comme méthode de gouvernement, déportations successives, tortures et massacres.

Lorsque ce régime, qui véhiculait une idéologie aberrante tout à la fois autarcique et irrédentiste, collectiviste et raciste, a été renversé par un Vietnam dont il mettait gravement en cause la sécurité nationale, 90 % des personnes ayant acquis un degré de qualification et de formation avaient disparus, la santé mentale et physique des survivants était gravement altérée, la société était déstructurée, une formidable perte de sens affectait un peuple de survivants.

Ces évènements d’une intensité dramatique exceptionnelle sont victimes, en France, d’une sorte d’oubli. Dans un pays qui a inscrit dans sa culture un étonnant souci de la mémoire, celle-ci s’avère manifestement très sélective. Rares sont les ouvrages consacrés à la tragédie cambodgienne. Au regard des travaux publiés en langue anglaise, le nombre d’études sur l’histoire du Cambodge contemporain dont les auteurs sont francophones est dérisoire. Est-ce parce que la France porte sa part de responsabilités dans le destin d’un peuple qu’elle a colonisé, dont nombre d’intellectuels ont soutenu les génocidaires – on se souvient des titres se félicitant, il y a aujourd’hui 36 ans, de la « libération » de Phnom Penh – dont les gouvernements successifs ont participé à la punition collective qui fut infligée pendant dix ans, à partir de 1979, à un peuple martyr, coupable d’avoir été libéré de la tyrannie par un pays qui n’appartenait pas au camp occidental ?

17 avril 1975. Une date maudite pour un peuple qui m’est cher.

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14 Déc 2010

(intervention au colloque organisé sur le génocide cambodgien à l’Université Paris 8, du 9 au 11 décembre)

Il est fréquent de lire, sous des plumes occidentales, qu’il est bien tard, trente ans après les faits, pour juger aujourd’hui les responsables de ce que Pierre Vidal-Naquet a appelé « le troisième génocide du 20e siècle.»1 Et d’en attribuer tout aussitôt la responsabilité aux seuls Cambodgiens et en particulier aux dirigeants dont certains furent eux-mêmes des Khmers rouges.

C’est aller un peu vite en besogne et prendre de grandes libertés avec les faits. Si, au regard d’une tragédie d’une ampleur exceptionnelle, l’impunité de ses responsables fut exceptionnellement longue, cela s’explique en premier lieu par les choix géopolitiques des Occidentaux entre 1979 et 1991. Cela s’explique ensuite par l’échec de la mission des Nations Unies à pacifier le pays entre 1991 et 1993. Cela s’explique enfin par le temps qu’il a fallu après le départ de l’APRONUC pour arriver à la paix et à la possibilité de se saisir des dirigeants du Kampuchea Démocratique encore en vie.

Quant à assimiler tous les communistes cambodgiens à ceux qui sont entrés dans l’Histoire sous le nom infâme de « Khmers rouges », c’est procéder à un amalgame entre des femmes et des hommes qui aspiraient à des changements politiques et sociaux nécessaires et ceux dont ils ne partagaient ni les méthodes, ni les utopies meurtrières. Il est bon de rappeler, comme l’ont fait les magistrats instructeurs du procès du directeur de S21, que 75% de ses victimes étaient des communistes dont beaucoup avaient commis l’imprudence d’exprimer leur désaccord sur les moyens mis en oeuvre et sur les méthodes employées.

Mon propos, dans ce colloque, sera de relever et d’expliquer les étapes de cette longue quête d’une Justice qui, contrairement aux commentaires de certains observateurs étrangers, est attendue par l’immense majorité des survivants de cette tragédie hors du commun.

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